Déconstruire l’été
Alors que cet été s’annonce comme le plus chaud de l’Histoire, allons-nous continuer à vénérer soleil, chaleur et plage comme nous le faisions depuis des décennies ? #314
👨🚀 Stéphane Schultz de 15marches décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
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🎯 Cette semaine
À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : les canicules vont-elles nous faire détester l’été ?
Résumé
Au-delà des conséquences physiques, le dérèglement climatique bouleverse aussi des valeurs solidement ancrées dans nos représentations. Modes de vie, tourisme, bien être : tout est sens dessus dessous. Dans ces imaginaires l’été, période des moissons et du farniente, jouera-t-il toujours le même rôle à l’avenir ? Quelques pistes de réflexion pour ne plus bronzer idiot.
Affiche originale créée par Yves Ja, 1933.
2026, ressentie 2050
J’ai commencé cet article il y a près de deux mois (pendant le premier grand pic rouge), ne suis pas parvenu à le terminer et ne pensais pas pertinent de le sortir après la canicule1. Depuis, il y a eu 3 autres canicules.
Graphique : infoclimat - 3 août 2026
Je vous écris en ce moment même assis dans un train au milieu d’un périple de 3 000 kms de la côte Atlantique à la mer Baltique. Entre les deux : une uniformité de paysages jaunis, d’arbres qui perdent leurs feuilles et de villes bouillantes.
On nous prédisait le pire pour 2050. Nous en avons déjà un bel aperçu.
Adieu l’été je t’aimais bien
Difficile de détourer avec précision ce que l’on entend par “imaginaires de l’été”. Les pubs pour crèmes solaires, les régimes summer body et le sentiment de vide que l’on ressentait enfant lorsque tous les copains étaient partis. Bien sûr il y a aussi le goût de l’eau salée et le sable dans les doigts de pied. Les longs apéros entre amis. Sans oublier l’hypertourisme, les bouchons et la bétonnisation du littoral par des maisons ouvertes 4 semaines par an.
La pause estivale est l’histoire d’une conquête sociale devenue art de vivre. D’abord instituées pour permettre aux enfants de participer aux moissons avec leurs parents, les “grandes vacances” sont devenues une économie à part entière. L’été français attire chaque année des dizaines de millions de touristes étrangers alléchés par l’image des terrasses parisiennes, des vignes gorgées de sucre et des villages de Provence (autres imaginaires).
La multiplication des canicules va-t-elle rendre ces représentations obsolètes, voire obscènes ?
Source : Maximilien Lamy, AFP. Cette photo a été prise sur le vif avec un smartphone par le photographe lors de ses vacances.
Ce n’est qu’un signal faible mais les données de grands sites de voyage indiquent un presque doublement des recherches de destinations “plus fraîches” aussi appelées coolcation, jeu de mot entre cool et location. On recherche des destinations au climat plus doux permettant de pratiquer plus d’activités extérieures durant la journée. Ne vous attendez pas à trouver des plages vides en août pour autant car la demande globale augmente. Disons que le marché du tourisme s’élargit et les flux ne sont plus uniquement du Nord vers le Sud. Combien sommes-nous à aller en Scandinavie ce été ?
L’été s’est aussi longtemps distingué par l’inégale répartition territoriale de sa présence et durée (parole de breton). Or 75 départements je crois sur 101 ont connu la « vigilance rouge », celle qui interdit la pratique de certaines activités. Les pics de chaleur de juin ont eu lieu dans l’Ouest et non le Sud. Même le Finistère a connu la fournaise (défense de sourire). Les Côtes d’Armor vont-elles reprendre leur ancienne dénomination ?
Vers une année à deux saisons ?
L’alternance des saisons rythme la vie sous nos latitudes. L’essentiel des activités se déroulent dans un écart de température compris entre -10 et 30 degrés environ. Dès 2019 l’arrivée de la canicule en juin révélait l’impréparation de notre « vie active » (travail, études, activités sportives) aux fortes chaleurs. Ce que l’on tolérait au mieux pendant les congés d’été grippe la plupart de nos rouages en dehors de cette période.
Pour le moment, la réaction a été simple : quand il fait trop chaud, on (se) confine. Les écoles, les gymnases, les spectacles ferment les uns après les autres. Les rues, les bars, les restaurants se vident (au moins le midi). Les rendez-vous de boulot sautent. Les inégalités explosent aussi entre celles et ceux qui ont accès à des lieux « frais » et les autres, condamnés à la torpeur.
Remontez voir le graphique de l’année 2026. Que se passera-t-il si l’été ne dure plus 8 semaines mais 12, ou 16 semaines ? Comment continuer à vivre nos vies “occidentales” si nous avons le climat des villes du moyen-orient. Dès maintenant.
Je vous entends déjà penser que telle la cigale de la fable nous oublierons tout cela l’hiver prochain. À chaque saison ses problèmes.
On me glisse dans l’oreillette que la cigale de La Fontaine oubliait l’hiver et non l’été. C’est le moment de parler des inversions.
L’été inversé
Dans Le Roi des Aulnes (Gallimard, Prix Goncourt 1970), Michel Tournier appelait «inversion maligne» la révélation, dans un monde de signes, d’une perception inverse du sens habituel donné à certaines choses. Le roman démontre comment la propagande nazi a institué cette inversion générale des symboles où la pureté conduit à la sélection, l’enseignement à l’embrigadement, le nationalisme à l’extermination. Souvenez-vous aussi d’Orwell dans 1984 : « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Renversement de valeurs que l’on retrouve aujourd’hui à l’extrême-droite où l’on fait passer les anti-racistes pour des terroristes et les fascistes pour des résistants victimes des premiers.
On fête le Solstice d’Été depuis l’Antiquité (bien avant la Fête de la Musique) comme la fête du Soleil, associée à la joie et la prospérité. Ce n’est pas la moindre des inversions que d’avoir pour beaucoup passés le 21 juin, jour le plus long de l’année, derrière nos volets fermés. L’inversion maligne transforme le soleil en ennemi et la chaleur en danger. Le COVID nous faisait craindre le dedans. Les canicules nous font fuir le dehors.
Les discours visant à « limiter les impacts de nos activités sur le climat » par exemple s’inversent : il s’agit maintenant de limiter les impacts du climat sur nos activités et non le contraire. C’est plus difficile que de coller des éoliennes sur un rapport d’activité.
Les médias s’adaptent doucement. Les reportages en Ehpad remplacent les reportages sur la ruée vers les plages. Les lives derrière les soldats du feu celles de surf à Lacanau. Le beau temps chaud n’est plus systématiquement associé à de la « chance », la pluie à de la malchance. Les appartements au dernier étage, jadis les plus recherchés, deviennent des lieux invivables. Le “plein nord” aura-t-il la cote ?
Construire le climat de demain
La pandémie a généralisé le télétravail et la signature électronique, élargi les trottoirs et développé des pistes cyclables dignes de ce nom (à partir des « coronapistes » jaunes).
Que pourront nous apporter de positif les canicules ?
Allons nous mieux habiter les espaces privés et publics de nos villes, accueillant au bas des immeubles des discussions « à la fraîche » et favorisant des petites attentions entre voisins ? Peut-être nous coucherons-nous un peu plus tard et nous lèverons-nous un peu plus tard également, comme le recommandent les scientifiques pour nos ados. Et pourquoi pas - rêvons un peu - la sieste sera-t-elle enfin réhabilitée ?
Nous conserverons aussi espérons-le les tactiques pour rafraîchir nos logements, la végétalisation des espaces publics, les baignades en ville, l’ouverture des parcs la nuit,…. Et pourquoi pas la réutilisation des lieux frais comme les cinémas, les bibliothèques,…pour en faire des lieux de vie en dehors de leurs heures d’ouverture.
Ces ajustements tactiques ne doivent pas masquer le besoin criant de stratégies d’envergure pour planter des arbres, désimperméabiliser les sols, remettre de l’eau partout et, au-delà réduire les émissions de gaz à effet de serre. À ce titre, j’ai malheureusement constaté à quel point l’offre de trains européens est à la fois trop faible et de trop mauvaise qualité. Trains annulés, retardés, offre de sièges insuffisante, information défaillante,…qui s’ajoutent à des temps de parcours indigents. Mon expérience durant ce périple est celle que vivent des centaines de milliers de voyageurs2 et qu’évitent des millions d’autres. Avec de tels transports l’avion n’a pas besoin de publicité.
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de l’édition
Le concept de Coolcation a le vent en poupe - Escape the Heat: Coolcations Steal the Spotlight in European Travel
L’indicateur national des températures, et plus généralement toutes les données collectées et présentées par l’association Infoclimat - Indicateur national
L’étude de Transdev sur la mobilité des Français pendant les canicules - Pendant la canicule de juin, les Français ont massivement réduit leurs déplacements
Les décès supplémentaires en France liés aux canicules - 5 764 décès en excès en France durant la période de canicule du 17 juin au 2 juillet
🧐 On a aimé
Nos trouvailles sur la toile, en vrac et sans détour
Ce site recense toutes les prédictions fausses sur l’IA - The Archive of Incorrect AI Predictions
Celle-ci n’est pas fausse : les IA développent des trésors d’ingéniosité pour atteindre l’objectif qu’on leur a fixé. Exemple avec le piratage de Hugging Face par les agents d’OpenAI. Allez directement au TD;LR - Anatomy of a Frontier Lab Agent Intrusion: A Technical Timeline of the July 2026 Incident
Les agents IA vont-il avoir la peau des agences de voyages ? Les données semblent le démontrer - The decline a-of travel agents
Vous passez l’été à Paris ? Jouez à retrouver l’évolution de la ville en photos. Capturez l’évolution des paysages parisiens. Observatoire photo.
Et si les bus circulaient sans horaire ni destination ? - Line Zero: the public transport experiment everyone is talking about
Ça ressemble aux trains allemands et danois 😜
💬 La phrase
« Ne t’inquiète pas l’échec c’est juste un premier rendez-vous un peu gênant avec la réussite». La Voie, Gabriel Tallent. Gallmesteir (2026)
C’est terminé pour aujourd’hui ! Je n’ose pas vous souhaitez un “bel été” mais le coeur y est.
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.
Est-il utile de préciser que cette lettre est toujours écrite à 100% par un humain, ce qui explique aussi son manque de régularité
La nouvelle CEO de la Deutsche Bahn a récemment indiqué que le taux de trains à l’heure était de 58% en Allemagne. Et on ne parle pas des trains purement et simplement supprimés.





Je me faisais justement la réflexion hier en entendant la chanson Voilà l'été des Négresses vertes : dans quelques années, les jeunes se demanderont comment on a pu à un moment célébrer l'arrivée de l'été, alors que ce sera pour tous la pire saison de l'année.
Reconstruire l'été ce sera peut être à court terme faire rimer l'été avec une période d'estivage. Plus seulement pour les troupeaux mais aussi pour les hommes...