Dernières vacances avant la fin du monde (d'avant)

Les changements dans les usages numériques pendant le confinement vont créer des ruptures profondes et définitives dans nos manières de travailler, étudier et consommer #159

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💌 Vous et moi

L’école se termine pour les enfants. Les conversations tournent enfin autour d’autre chose que le COVID. Le retour des terrasses donne déjà l’impression d’être en vacances (bon ok, pas la météo). Pourtant, au fond de nous, personne ne peut dire si ce qui nous attend est le retour à la situation d’avant, une simple parenthèse entre deux confinements ou le début de quelque chose de nouveau et inconnu. Une impression bizarre de déjà vu et de jamais vu…

C’est le thème de l’édition de cette semaine : qu’est-ce qui nous attend à la rentrée ? Parmi toutes les pistes de changement ouvertes par le confinement, quelles sont celles qui vont rester ? Quelle sera l’ampleur réelle du changement ?

Nous nous sommes appuyés pour cette réflexion sur une référence en matière d’innovation : Marc Andreessen, de la firme de venture capitalism Andreessen Horowitz, et co-fondateur du navigateur Netscape. Autant se dire qu’on lui doit une bonne partie de nos activités quotidiennes et de celles que nous utiliserons demain. Inventeur, investisseur et observateur exigeant des grandes ruptures contemporaines, Andreessen avait tout pour nous inspirer quelques réflexions sur le “monde d’après”. Comme d’habitude toutes les ressources sont dans le chapitre suivant. N’hésitez pas à réagir en commentaire si cela vous inspire.

Beaucoup de liens sympas à découvrir également dans la dernière rubrique de cette lettre. On vous a gâté !

Message de service : j’hésite encore sur l’opportunité de faire une dernière lettre la semaine prochaine avant les congés. N’hésitez pas à m’encourager en commentaire si vous pensez que c’est une bonne idée 😊

🎯 Cette semaine

Un sujet qui nous a marqué.

« C’est je crois une rupture de civilisation permanente : la chose la plus importante qui me soit arrivée dans ma vie, une conséquence d’internet peut-être plus importante qu’internet”. Marc Andreessen n’y va pas par 4 chemins pour qualifier la période que nous vivons.

Les vaccins se codent désormais comme des programmes informatiques. Le travail à distance, jadis marginal, devient la norme pour une catégorie grandissante d’actifs. Les nouvelles entreprises se développent sans locaux et sans frais. Les étudiants passent des examens depuis leur chambre. Le e-commerce se démocratise et se diversifie. Les patients se font diagnostiquer sans se déplacer.

Grâce aux plateformes de livraison, la plupart des restaurants ont pu maintenir leur activité. Les petits commerces qui n’ont pas fermé ont renforcé leur relation avec leurs clients. Le “local” est devenu à la mode, l’impossibilité physique de se déplacer encourageant paradoxalement la proximité. Des générations qui ne se parlaient plus se sont mises à échanger quotidiennement.

Des services nouveaux se sont même développés durant la pandémie : combien êtes-vous maintenant à prendre des cours de yoga, de sport ou de musique en ligne ? À jouer en réseau, à regarder des films entre amis sans bouger de votre salon ? Qui parmi vous a rencontré l’amour en ligne ? Profité du confinement pour acquérir de nouvelles compétences ?

En quelques trimestres c’est près de 10 ans de progression des usages numériques qui ont été allègrement franchi. Des technologies accessibles depuis des décennies sont désormais utilisées avec une intensité jamais atteinte. Le taux de pénétration de ces usages est aussi proche voire supérieur aux technologies précédentes, dans toute la population.

Comment en sommes-nous arrivés là en aussi peu de temps ? La pandémie bien sûr. Ou plutôt : la capacité à s’adapter aux contraintes de la pandémie. Plus précisément, la capacité de la pandémie à faire céder les barrières, essentiellement mentales, à l’utilisation de technologies déjà disponibles. “On a pas le choix il faut bien continuer à vivre, étudier, travailler, se soigner, se distraire”.

Malgré la soudaineté et la radicalité du confinement, les métiers basés plus ou moins sur la connaissance ont tout simplement continué à fonctionner. Que vous soyez comptable, informaticien, juriste, vendeur ou chargé de relation client, vous vous êtes tant bien que mal adapté et…ça a finalement bien marché. À la grande surprise de celles et ceux qui pensaient que ça ne marcherait jamais. Et l’intendance - la production, la logistique, la distribution - a suivi, développant des formes de plus en plus hybridées avec le numérique.

Et maintenant ?

Depuis des millénaires les individus se déplaçaient pour se rapprocher des emplois, des universités et d’une meilleure espérance de vie. Toute mobilité sociale ou économique impliquait une mobilité physique. Le jeune Saccard “montait à Paris” pour assouvir son ambition dans les romans d’Émile Zola.

Les entreprises elles se sont d’abord rapprochées des ressources naturelles, puis des lieux de vie, de formation et de culture. Avec l’évolution des technologies et l’usage des énergies fossiles, il a été possible de découpler lieu de production de richesses et ressources naturelles. L’exode rurale et son pendant, la métropolisation, semblaient inéluctables. Il fallait se rapprocher des bassins d’emploi et des zones de chalandise.

Mais ça c’était avant.

La réussite du travail à distance s’est faite malgré le confinement, avec l’improvisation, l’incertitude, la présence des enfants…Qui pourra dire que cela ne fonctionnera pas à l’avenir sans ces contraintes ? Sur quoi pourra-t-on s’appuyer pour exiger la présence quotidienne dans des locaux que l’on a cherché au contraire à déshumaniser depuis des années ?

Source : www.thoughtcatalog.com

Comment les individus et les entreprises vont-elles prendre dorénavant leur décision de localisation ?

“Le COVID a été l’opportunité pour chaque dirigeant·e de faire toutes les choses qu’il/elle rêvait pour améliorer l’efficacité de son entreprise sans jamais pouvoir le faire parce que cela aurait bouleversé trop de domaines” (Andreessen) : réorganisation, simplification des procédures, accès aux outils, travail avec des fournisseurs, amélioration de l’empreinte carbone,…

Sur ce dernier point, le télétravail, ou plutôt le “dégroupage des lieux de travail” va trouver un allié de poids : dans des pays comme la France où les déplacements pendulaires représentent l’essentiel de l’empreinte d’une entreprise, les nécessaires efforts de cette dernière trouveront naturellement une solution dans la réduction de la semaine de “présence”. On voit déjà des accords se formaliser sur 1, 2 voire 3 jours par semaine. Pas sûr que cela réduise les émissions de CO2 avec tous les effets rebonds déjà visibles, mais cela ne changera pas la teneur des négociations sur ce sujet.

Et les salariés, dont le désengagement faisait déjà l’objet de toutes les attentions avant la pandémie. Qu’est-ce qui va les attacher à une entreprise en particulier ?

“Pour la plupart des actifs avec un diplôme universitaire, c’est une opportunité de repenser toute leur vie, de la carrière à poursuivre à l’employeur pour qui travailler, où vivre et comment vivre”. À commencer par les plus jeunes générations qui vont entrer sur le marché du travail après deux, voire plus, années d’études à distance.

Bien sûr il y aura la force de l’habitude. La génération qui a institué l’ordre établi est encore présente. On ne casse pas un bail comme cela, ni un prêt immobilier, ni un contrat de travail. Les écoles restent un moteur de décision primordial et la campagne ne convient pas à tout le monde. Chacun a son anecdote et son opinion sur le sujet.

Mais n’attendez pas que tout le monde abandonnent les pratiques anciennes pour vous demander en quoi elles sont devenues obsolètes. Elles vont encore durer certes, mais seront considérées comme une réminiscence du passé. Les anciens s’y accrocheront en espérant aller jusqu’à la retraite. Les nouveaux entrants les ignoreront et inventeront de nouvelles variantes. La loi sera à la traîne, mais la société s’adaptera. Comme elle l’a fait pour internet.

En guise de conclusion, je ne résiste pas à l’envie de vous partager ces extraits d’un article que j’ai écrit il y a bien longtemps. Cela parlait d’imprimerie et d’innovation.

« Considérez l’époque de Gutenberg. Le livre imprimé n’a pris sa forme connue que 50 ans environ après l’invention de l’imprimerie. Les cinquante premières années, les imprimeurs imitaient les scribes, avec des caractères reproduisant l’écriture manuscrite des moines-copistes. L’invention de l’imprimerie ne servait donc au début qu’à accélérer la reproduction de manuscrits. Personne n’avait perçu les possibilités de cette invention. Personne n’avait eu l’idée de l’utilisation actuelle du caractère mobile, qui allait permettre de se passer des scribes et changer la manière de transférer du savoir » (…)

Ce décalage n’est pas technologique : les caractères mobiles ont été inventés par les Chinois plusieurs siècles avant Gutenberg. Il est d’abord lié à la difficulté qu’éprouvent les contemporains d’une technologie à se projeter hors des schémas du passé. À l’appui de sa démonstration, Jarvis cite le travail de John Naughton, un journaliste de The Observer. John demande à ses lecteurs d’imaginer qu’ils vivent en 1472. Il leur demande d’imaginer qu’ils sont sur un pont de Mayence, chargés d’interroger des passants au sujet de ce qu’ils pensent de l’invention de Gutenberg apparue 20 ans auparavant dans leur ville. Questions posées aux passants : « Pensez-vous que l’invention de l’imprimerie pourrait :

a. Miner l’autorité de l’Église catholique
b. Permettre la Réforme
c. Rendre possible l’avènement de la science moderne
d. Créer de nouvelles classes sociales et de nouvelles professions
e. Changer notre conception de l’enfance pour en faire une période protégée dans la vie d’une personne ? »

« L’imprimerie a eu réellement tous ces effets » nous dit Naughton, « mais il n’y avait aucune chance pour que qui que ce soit en 1472 puisse avoir imaginé la profondeur de son impact ».
Or 20 ans, c’est à peu près la période qui nous sépare aujourd’hui de l’arrivée du premier navigateur internet grand public (30 maintenant, NDA). Penser à tout ce qui pourrait arriver ensuite relève presque de l’impossible”.

Le premier navigateur internet, c’était justement Mozaic, inventé par…Marc Andreessen.

La boucle est bouclée, et j’espère vous avoir donné envie de rêver à ces prochaines révolutions pendant vos vacances.

🧐 Et aussi

Des ressources utiles en lien avec le sujet traité cette semaine.

Le baromètre des usages numériques de l’ARCEP. ARCEP sur twitter

La première tribune de mars 2020, dans laquelle Marc Andreessen s’indignait du manque de préparation des services publics et de leur incapacité à construire les infrastructures nécessaires. L’investisseur évoquait une durée de 5 ans pour se sortir de la pandémie. It’s time to build

La deuxième tribune 15 mois plus tard, dont le titre va faire bondir beaucoup de techno-sceptiques (je vous vois). Marc est redevenu optimiste. Contre toute attente, ça a marché. Une nouvelle phase d’internet commence, et plus rien ne sera comme avant. Technology Saves the World

L’interview de Marc Andreessen par Noah Smith. “L’impression que tout a déjà été inventé est juste un manque d’imagination”. Interview: Marc Andreessen, VC and tech pioneer

L’interview de Marc Andreessen par Antonio Garcia Martinez. Du sans filtre. The man whose software ate the world

Notre article sur l’imprimerie Ce que Gutenberg nous apprend sur l’innovation.

🤩 On a aimé

Nos pépites de la semaine

Vous vous souvenez de notre édition récente sur les digital nomads ? Nous avons interviewé Laurent Dunys, un entrepreneur qui vit et travaille entre deux continents

👨🏻‍💻🏝 Laurent, Digital Nomad entre deux continents

Merci à Futuribles qui a rédigé un article sur la newsletter de Noémie. Comment vous emmener chaque semaine sur la ligne de crête entre futur et présent, comportements et technologies. On ❤️, forcément

“La Mutante”, une newsletter qui met le futur en récit

Du futur au passé, il n’y a qu’un temps : on sait reconstituer des lieux, des costumes ou des instruments présents il y a plusieurs siècles. Mais les sons du passé ? Cette archéologue reconstitue les sons anciens de notre environnement quotidien, que ce soit à Notre-Dame-de-Paris ou dans un château médiéval.

Mylène Pardoen, archéologue du son.

Des histoires comme on les aime : à 27 ans, Maxwell Chimedza fait du soutien scolaire au Zimbabwe auprès d’une soixantaine d’élèves pauvres en utilisant le plus simple des medias : WhatsApp et un vieux téléphone. Un exemple remarquable d’utilisation des technologies pour casser les barrières sociales et administratives. Rappelons qu’en 2009 WhatsApp a été créé pour permettre aux plus pauvres d’éviter les coûts de communication longue distance.

How an “unqualified” 27-year-old Zimbabwean teacher created a top tutoring academy on WhatsApp

Autre histoire d’innovation édifiante : comment des stéréotypes de genre ont pu bloquer certaines innovations pourtant simples et évidentes. Ici l’exemple de la valise à roulettes, réclamée par les femmes et négligée par les hommes (“un homme porte sa valise”) pendant des décennies. Mystery of the wheelie suitcase: how gender stereotypes held back the history of invention

Pour mémoire nous avions raconté sur le blog comment le même réflexe stupide a empêché Xerox de commercialiser le premier ordinateur personnel avant Apple. Je n’ai jamais vu un homme taper aussi vite sur un clavier

Combien d’autres innovations souffrent des mêmes biais de représentation ? Une bonne réflexion pendant vos vacances…

Et justement, pour agrémenter ces réflexions, voici une utile liste de 52 biais cognitifs.

De quoi prendre du recul sur la manière dont vous, vous proches et vos clients prennent leurs décisions.

Pour finir dans la série “les technologies peuvent aider à faire le bien” : le Centre pour les Technologies de Voisinage (j’adore ce nom) propose depuis 40 ans des outils simples et accessibles aux municipalités et aux associations pour développer une ville plus résiliente en durable. Découvrez ces ressources ici. Center for Neighborhood Technology

Ce sera tout pour aujourd’hui.

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La newsletter des Récits du Futur de Noémie est déjà en vacances mais vous pouvez consulter la liste des livres qu’elle va lire cet été.

Stéphane