En finir avec la tech stupide
La consommation passive de contenus n’est pas une fatalité. Certains inventent déjà d’autres moyens de se distraire et communiquer. Décryptage #307
👨🚀 Tous les mardis, Stéphane Schultz de 15marches décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
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🧭 De quoi allons-nous parler
Il y a 18 mois j’identifiais dans mon livre1 trois marqueurs essentiels d’un changement de cycle : la baisse de qualité des contenus disponibles sur le web (cf. lettre de la semaine dernière), les évolutions réglementaires et un ras-le bol individuel face à des usages numériques de plus en plus subis. Cette semaine je vous propose d’approfondir les usages nouveaux qui émergent pour en finir avec le doom scrolling, l’addiction abêtissante aux contenus qui défilent sur nos écrans.
Ces nouvelles pratiques vont plus loin que la simple limitation des temps d’écran. On y trouve de véritables changements de modes de vie auxquels il est utile de s’intéresser dès maintenant. Allons-y.
Dans Perfect Days de Wim Wenders (2023) Hirayama s’émerveille des petites choses du quotidien qu’il capture avec son Olympus argentique2.
🎯 Cette semaine
À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : Les nouveaux usages sociaux en réaction aux dérives de la tech
Le trop plein
Nous sommes de plus en plus dépendants de services numériques qui ruinent nos vies et nos systèmes sociaux. Tels des grenouilles dans l’eau qui chauffe, il devient difficile de savoir à quel moment nous avons dépassé les limites du raisonnable bien qu’ayant pour la plupart parfaitement conscience des impacts négatifs de nos comportements.
Source : référentiel commun Arcep-Arcom. Données 2024
Sommes-nous condamnés à finir comme les humains dans Wall-E (ou Idiocracy), affalés 24/7 devant leur écran ? Heureusement non. La résistance s’organise. De nouvelles pratiques émergent. Faisons un tour d’horizon.
Offline as a Service
Aussi appelées “camisoles numériques”, certaines apps vous proposent de limiter vos activités en ligne pendant un temps choisi. Une fois le minuteur activé, impossible de revenir en arrière, vous n’avez plus du tout accès à certains services. Atten, Appblock, Lemio, Jomio ou encore Opal se disputent ce marché. Comme l’expliquait très bien Nir Eyal dans Indistractable, payer (cher) ces services fait partie de la motivation à décrocher.
Le paradoxe est que la Silicon Valley veut elle aussi nous faire lâcher les écrans. Fleurissent ainsi montres, bracelets, bagues, lunettes, caméras portables, et bien entendu les enceintes connectées qui équipent déjà 30% des ménages français. La priorité est même donnée à l’audio pour les prochains produits phares, à commencer par l’IA. Scarlett Johansson sort de mes oreilles3.
Remote kids et non mixité
Au-delà des interdictions générales de contenus pour certains publics, des parents équipent leurs enfants de terminaux pour les surveiller et contrôler leurs usages à distance. Apparaissent également des services en ligne réservés exclusivement à certaines catégories de personnes - enfants, femmes, happy few… dans le but de créer un sentiment de communauté, sinon de sécurité. Au risque de rendre les espaces non réglementés encore plus “sauvages” (cf. le réseau social X ex-Twitter).
Consommer mieux
Nous sommes également encouragés à utiliser des alternatives aux GAFAM. Des solutions open source, souveraines, modulables, réparables, garanties sans dark patterns ni coûts cachés. Et demain des IA plus éthiques, locales, moins émissives et consommatrices. Comme pour la bio, ces services sont d’abord utilisés par des early adopters, en attendant que le grand public soit convaincu un jour (?) de les utiliser.
Ces tendances témoignent d’une fragmentation du web qui ne fait que reproduire les fragmentations de la société. Le mythe de l’internet comme une agora ouverte et libre semble s’éteindre. Mais a-t-on encore besoin d’internet ?
Le web, ce truc de boomers
Dans le best-seller de Nathan Hill Bien Être le trentenaire Jack Baker tente de raisonner son père qui, devenu veuf, passe ses journées sur Facebook à poster et partager des contenus problématiques. The Atlantic en rajoute avec The Phone-Based Retirement Is Here (trad. : La retraite sur smartphone est là). L’article évoque explicitement l’addiction de nos parents (ou grand-parents) aux réseaux sociaux. Pire, les seniors semblent peu au fait des précautions à prendre lorsqu’ils sont en ligne. Précautions qui sont a contrario beaucoup mieux intégrées par les générations suivantes. Ça vous évoque quelque chose ?
OK me direz-vous : les jeunes ne sont plus sur Facebook mais ils passent leurs journées sur TikTok, Insta et des jeux en ligne (voir stats d’usage plus haut). Vous me permettrez un “oui, mais”. Adam Mosseri le patron d’Instagram le disait (cf. lettre de la semaine dernière) : l’essentiel des activités sociales ne passent plus par le feed mais par les DM - des messages individuels ou chats de groupe. À croire qu’il ne reste que les “vieux” sur la partie publique des réseaux sociaux.
Tourner le dos à l’algorithme
Le New York Times pour 2026 parie sur l’émergence d’“ex-influenceurs” qui ne rechercheront plus l’audience, refuseront les injonctions des algorithmes et quitteront les plateformes. Les visuels générés par ChatGPT pour vos publications en ligne sont déjà ringards (les textes aussi, c’est moi qui vous le dit). On préfère encore le design “Word Art” qui revient en vogue à l’esthétique lisse et banale des grandes plateformes.
Plus largement le journal constate une “decision fatigue”, un rejet du choix infini et de l’abondance intrusive. D’où l’appétence nouvelle pour les contenus partagés par des proches, identifiables et authentifiables.
La manière dont une publication ou un produit a été créé devient partie intégrante de ce produit. Le capital social - pourquoi on vous suit et on vous fait confiance - sera plus important que jamais.
Le retour logique de l’analogique
Chercher des followers et des likes n’a plus rien de valorisant. Le dumbphone, ce bon vieux téléphone à clapet, devient un symbole de statut social. Faire des choses sans écran est aujourd’hui la dernière transgression.
Les disques vinyl continuent à se vendre comme des petits pains, même lorsque les acheteurs n’ont pas de platine pour les écouter. Le CD n’est pas en reste, surtout lorsque l’on roule avec de vieilles voitures. Plus surprenant, la cassette audio revient en force. Au Royaume-Uni on en a jamais vendu autant depuis 2003. L’occasion de se réapproprier physiquement l’objet de sa passion, redécouvrir des sons oubliés et affirmer sa différence.
Les jeux de plateau sont en très forte croissance dans les foyers mais également dans les cafés et lieux de sociabilité. Les loisirs artisanaux - poterie, broderie ou cuisine - séduisent les jeunes. On recherche l’expérience imparfaite, l’échange rare et éphémère à l’instar des cercles littéraires ou des tertulias d’antan.
Tout finalement sauf les interfaces lisses et les torrents de contenus anonymes.
Les foules sentimentales de Souchon avaient soif d’idéal et de choses pas commerciales. Aujourd’hui elles ont soif de “vraies” relations et de moments authentiques. Ne plus être joignable, ne plus être suivi, ne plus être intermédié par les algorithmes est la nouvelle liberté. Loin de la nostalgie ou du militantisme, le low tech et le offline sont revendiqués par ceux qui veulent montrer leur indépendance. Après la longue parenthèse du Covid, il est temps de fermer la page des années 2010. Ce sera difficile car l’emprise est immense, mais déjà les nouvelles générations nous montrent la voie en refusant le diktat des machines sans âme.
Qu’en pensez-vous ?
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🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
Il s’est vendu 34 millions de jeux de société en France en 2024, soit plus d’un par ménage - Le boom des jeux de société - France Inter
Raphaël Llorca analyse la campagne étonnante de Patrick Sébastien loin des réseaux sociaux.
Sport : rapport annuel des tendances de Strava - Strava year in sport trend report 2025
La liste des fonctionnalités de ce téléphone conçu pour “protéger” les enfants en dit long - HMD Fusion X1
J’adore : cette visite des automates oubliés dans les caféterias de New York - The Lost Automats and Cafeterias of NYC
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
C’est arrivé près de chez vous : cette carte sensible des quartiers parisiens - Paris Neighborhood Maps - Hoodmap (pour Rennes j’ai regardé c’est pas à jour).
C’est arrivé près de chez vous (2) : la carte des kebabs de Paris - Ce que la carte des kebabs révèle de Paris (la chaîne de Jules Grandin est à suivre !)
C’est arrivé près de chez vous (3) : localisation et gravité de tous les accidents corporels routiers en France - Victimes de la route
Où sont nés les milliardaires et où résident-ils maintenant ? Cette carte interactive montre les “migrations” des 3 149 milliardaires dans le monde - Billionaire migration
Ne cherchez plus ! La grande compilation des tendances 2026 générée par IA à partir de 135 rapports de tendances (sans doute eux aussi générés par IA) est ici - Briefing on 2026 Global Trends: AI, Economy, and Consumer Transformation (dénichée dans l’indispensable newsletter Competia)
💬 La phrase
““Nothing is original. Steal from anywhere that resonates with inspiration or fuels your imagination. (…) Authenticity is invaluable; originality is non-existent”. Jim Jarmusch, 2004
Traduction : “Rien n’est original. Volez tout ce qui résonne avec votre inspiration ou nourrit votre imagination (…) L’authenticité est inestimable; l’originalité n’existe pas”.
C’est terminé pour aujourd’hui ! À la semaine prochaine.
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.
Après la Tech, le numérique face aux défis écologiques, éditions Apogée (2024). J’aurais pu utiliser ce titre pour cette édition !
Si vous êtes à la recherche d’oeuvres qui traduisent bien ce retour à la simplicité, je vous recommande outre Perfect Days de Wenders Father, Mother, Sister, Brother le dernier film de Jim Jarmusch ou le livre Bartleby et moi de Gay Talese
Ne me dites pas que vous n’avez pas vu Her de Spike Jonze (2013).



Merci de la référence "competia !!! Et bonne année 2026...
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