Face à face
Alors que l'IA s'immisce jusque dans nos conversations, la science démontre à quel point nous avons au contraire besoin de nous parler "en vrai". Verra-t-on un jour la fin des visios ? #312
👨🚀 Un lundi sur deux, Stéphane Schultz décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
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🎯 Cette semaine
À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : Et si on essayait de se voir plus souvent ?
Nous sommes le 10 mars 2017. Robert Kelly, professeur de géopolitique à l’Université de Pusan, est interviewé en direct sur la BBC depuis la chambre à coucher de son appartement coréen. Robert a mis une cravate, des livres sont disposés sur le lit et une carte du monde s’affiche en arrière-plan. Alors que le journaliste lui pose une question, une petite fille au pull jaune entre dans la pièce et s’approche de son père. Celui-ci tente de l’éloigner sans quitter la caméra des yeux. Le comique de la situation atteint son paroxysme lorsqu’un autre enfant franchit la porte sur un fauteuil à roulettes, poursuivi par une dame qui tente avec difficultés de les sortir du champ de la caméra.
▶️ BBC interviewee interrupted by his children live on air – video
C’était il y a 9 ans presque jour pour jour, quand le jaillissement d’enfants en arrière-plan d’une vidéoconférence faisait le buzz dans le monde entier. Les conférences en ligne étaient alors réservées aux expatriés, chercheurs et start-upeurs. On y apparaissait en tenue de travail et rien ne devait laisser penser que vous étiez chez vous, que vous aviez une famille ou des enfants désireux de sauter sur vos genoux.
5 ans plus tard les confinements successifs ont fait basculer le monde du travail dans un espace-temps incluant de plus en plus des réunions “à distance”, que vous soyez chez vous ou au bureau. Ce qui nécessitait auparavant des salles dédiées devenait une pratique courante que l’on pouvait faire d’à peu près n’importe où et dans n’importe quelle tenue. Une nouvelle étiquette de travail prenait place, incluant la possibilité de couper caméra et micro pour ouvrir à un livreur, évacuer un chat trop collant et dire à ses enfants de faire leurs devoirs. L’irruption d’une petite fille dans le champ de la caméra n’interrompait même plus la réunion.
Zoom Fatigue
Hubert Guillaud dans son très à propos Coincés dans Zoom, à qui profite le télétravail ? (FYP, 2022) se demandait alors pourquoi ces pratiques nouvelles nous fatiguaient-elles autant ? Il analysait la Zoom Fatigue, terme apparu dans les premières semaines après le confinement mondial.
Selon le journaliste cette fatigue n’est pas due au seul enchaînement de réunions sans pause. Elle serait liée au caractère fondamentalement inhumain au sens premier du terme de ce canal de communication.
“Normalement la communication humaine est parfaitement synchrone : parole, gestes, mouvements, rythme, timing”. À l’inverse un écran de vidéoconférence rend difficile la lecture du langage physique des visages. Visages ‘qui en très gros plan activent notre système nerveux sympathique lié à la réaction de combat ou de fuite et nous les font paraître plus proches ou plus menaçants qu’ils le sont”. Ajoutez les délais de latence, les temps de réaction, les recouvrements de voix qui s’interrompent ou au contraire laissent des blancs. Le silence, sensé apporter un rythme naturel dans une conversation, devient anxiogène ou met mal à l’aise. Alors que “lors des interactions sociales en face à face la biochimie libérée par nos neuro-transmetteurs facilite la conversation et nous permet d’avoir un flux d’indicateurs sociaux plus riches, (ce n’est) pas le cas des communications distantes”. “Ce besoin de comprendre le non-verbal se retrouve partiellement frustré”.
“Au final, l’expérience devient physiquement, cognitivement et émotionnellement éprouvante. Nous sommes obligés de faire travailler plus dur nos cerveaux, de prêter une attention plus grande, ce qui consomme plus d’énergie". “Nos esprits sont ensemble quand nos corps sentent que nous ne le sommes pas” constate le comportementaliste Gianpero Petriglieri cité dans le livre d’Hubert Guillaud.
Comment lutter contre la Zoom Fatigue ?
Les conseils sont nombreux pour tenter de réduire cette pénibilité. Fermer la caméra quand elle n’est pas nécessaire, mettre son écran de côté, ne pas regarder sa propre image, créer des pauses entre les réunions ou pendant les réunions lorsque celles-ci durent plus de 45 minutes.
J’ai vu également une pratique que j’essaie de reproduire : faire les vidéoconférences debout, sans appui ni clavier. Cela limite les temps assis (la chaise tue) et incite à limiter les durée de réunion tout en maintenant l’attention sur l’écran au lieu de faire plusieurs choses à la fois.
Je vois également se développer une pratique assez déroutante d’”envoyer une IA” comme tl;dv, Otter ou Notta à sa place en réunion. Concrètement l’un des rectangles est occupé par le nom de l’appli qui capte les échanges et en fait ensuite un résumé à sa ou son propriétaire. Bon courage à celles et ceux qui se retrouveront à animer une réunion avec uniquement des robots comme participants, ce qui ne saurait tarder.
Et si on luttait plutôt contre les réunions ?
Il n’est pas difficile de trouver moultes enquêtes et sondages qui placent le trop-plein de réunions en tête des difficultés rencontrées dans le travail. D’une part elles sont trop nombreuses, et d’autre part leur déroulement est insuffisamment cadré, animé et justifié. Le passage à distance n’a que peu corrigé ces défauts. Pire, l’invitation à une réunion à distance semble moins “douloureuse” qu’une réunion en présentiel, ce qui a conduit à une inflation de leur nombre et du nombre d’invités.
Extrait de l’excellent Ciao les Nazes de Séverine Bavon (Robert Laffont, 2026). Visuel publié avec l’autorisation de l’autrice.
Enfin, et nous en avons déjà parlé ici dans l’un des articles les plus lus de cette infolettre, une seule réunion, en présentiel ou à distance, peut détruire une journée entière de travail en brisant le bloc nécessaire pour un travail de création (lire : Le temps du créateur). La réunion devrait être une ressource précieuse et non un réflexe.
Plaidoyer pour se revoir en chair et en os
Je pense que nous sommes allés trop loin dans la “distanciation” de nos relations de travail (j’arrive à peu près à la même conclusion d’ailleurs pour l’usage du papier). Je suis au contraire de plus en plus convaincu que nous devrions nous voir plus souvent en personne, ou en tout cas sans l’intermédiation d’outils numériques mal conçus et limités.
Nous passons trop de temps devant nos écrans comme je l’écrivais il y a peu dans En finir avec la tech stupide :
“Ne plus être joignable, ne plus être suivi, ne plus être intermédié par les algorithmes est la nouvelle liberté. Loin de la nostalgie ou du militantisme, le low tech et le offline sont revendiqués par ceux qui veulent montrer leur indépendance. Après la longue parenthèse du Covid, il est temps de fermer la page des années 2010. Ce sera difficile car l’emprise est immense, mais déjà les nouvelles générations nous montrent la voie en refusant le diktat des machines sans âme”.
Ted Gioia en rajoute une couche dans son dernier article The new cool thing : being human (le nouveau truc cool : être humain). Le critique musical relate le succès d’une librairie en Alabama où se précipitent des milliers de clients venus d’autres états pour une raison simple : tous les livres qui sont en vente ont été signés de la main de leur autrice ou leur auteur, le plus souvent dans la librairie. À l’ère du scroll infini et des romans générés par IA, de “simples” livres deviennent des attractions. Ils sortent de leur statut de “chose” pour rappeler ce qu’ils ont toujours été : le travail créatif d’un humain. Un pied de nez aux géants de la tech comme Amazon contraint de fermer piteusement tous ses magasins sans humain Amazon Go.
L’article évoque aussi le développement des live streams dans les médias avec de vrais artistes et de vrais journalistes, et le succès des playlists concoctées par des humains, qu’ils soient vos amis ou des célébrités. Dans ce contexte, entraîner les AI à être plus humaines “ajoute l’insulte à l’injure” écrit Gioia.
Détournement du célèbre Péché Originel de Michel-Ange par votre serviteur (2015).
Les géants de la tech, si prompts à mobiliser les sciences comportementales quand il s’agit de capter notre attention, semblent à court d’idées quand il s’agit de proposer des moyens de communication moins stupides que les émojis et les likes. Quelqu’un va-t-il inventer un moyen de collaboration plus riche que “la réunion comme avant mais à distance” ? Les entreprises vont-elles trouver comment concilier le légitime besoin de ne pas aller au bureau tous les jours et celui d’avoir des relations plus fructueuses avec ses collègues de travail ?
La technologie ne devrait pas nous faire oublier que nous sommes au fond de nous comme les enfants de Robert Kelly : sensibles, impatients et curieux.
À noter : cette lettre écrite intégralement par un humain va désormais paraître une semaine sur deux, le premier et le troisième lundis du mois.
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
L’article de Ted Gioia - The New Cool Thing: Being Human
Des statistiques sur les meetings par…Zoom - 34 meeting statistics for better time management in 2025
Comment avoir une bonne conversation, une conférence indispensable - Celeste Headlee: 10 ways to have a better conversation | TED
La BBC a donné l’occasion à Robert Kelly et sa famille de témoigner de cette expérience singulière - Prof Robert Kelly and family - the full interview
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
Elles représentent moins du quart des effectifs des entreprises de la tech et pourtant on leur doit de nombreuses innovations. Ce site recense tout ce que le web doit aux femmes - Web without women
"Je veux laver ma voiture. La station de lavage est à 50 mètres d'ici. Vaut-il mieux y aller en voiture ou à pied ?" Les réponses produites par 53 modèles d’IA à ce test en disent long sur leurs limites - Car Wash Test
Un outil pédagogique pour celles et ceux qui veulent parler d’IA à des publics de non spécialistes - L’IA en perspectives
Quels sont les codes PIN les plus utilisés au monde ? 3,4 millions de codes PIN se sont retrouvés dans la nature en 2012 et David Mc Candless en a fait une édifiante data visualisation - Pin Point, the most common 4-digit PIN numbers
Un peu d’auto-congratulation : pour fêter le début d’une nouvelle mission de coaching produit pour le vénérable IGN (Institut de l’information géographique et forestière), je vous partage cette vidéo du non moins vénérable Plan Carte de Jules Grandin - Pourquoi l’IGN fabrique (encore) 1 million de cartes par an 🗺️
💬 La phrase
“Nulle malédiction millénariste, nul déterminisme technologique n’expliquent le remplacement de la société du partage par la jungle de l’accumulation, du débat ouvert à tous par le choc des passions, et des communautés collaboratives par la société de surveillance. Notre situation est le résultat économique d’un laisser-faire que nous avons confondu avec la liberté politique. Les libertariens voulaient l’émancipation par la libre discussion individuelle et collective, ils sont témoins de la domination du technocapitalisme de l’économie de l’attention. Nous n’avons pas à nous repentir : nous avons été trahis”.
Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge (2019)
C’est terminé pour aujourd’hui !
À dans deux semaines, n’hésitez pas à réagir.
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.




Article très intéressant : pas uniquement pour le monde du travail . Par exemple ; la relation médicale à distance ( diagnostic , soins , résultats) est-elle plus satisfaisante que lorsque la relation physique entre le malade et le soignant est là ? . En période de campagne électorale comme en ce moment , toucher , convaincre un électeur indécis est-il plus efficace sur les réseux sociaux ou par la multiplication des rencontres directes ?. Pour certains achats : est-il plus valorisant pour sa propre image d'acheter ses vêtements sur internet ou de les essayer auparavant , conseillé par le ( la ) vendeur en magasin ? La liste est longue