La cité des conducteurs perdus

Cette semaine on s’essaie à la fiction avec un retour sur la manière dont on envisageait l'impact des véhicules autonomes il y a 5 ans. Newsletter #142

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💌 Vous et moi

Cette semaine on joue à Retour vers le Futur en vous dévoilant une mini-fiction de 2016 qui imaginait la mobilité en 2050 (j’espère que vous suivez). Évidemment nous avons choisit notre camp...

Au programme également : Google se met au Maa(p)S, des épiceries sur roues pour déserts commerciaux, le secret de votre fonds d’écran et des radars souterrains.

Bonne vacances pour les camarades de la zone B, bonne reprise pour les autres. Voici de quoi vous inspirer sur la route.

🎯 Cette semaine

(fiction)

Bruno caressa une dernière fois du regard la courbe presque animale du véhicule. De son bureau aménagé à l’étage, il embrassait la Porsche verte dans son entier. Elle avait presque son âge. Lorsqu’il l’avait rachetée il y a 20 ans à un collectionneur allemand, il s’était juré de la maintenir dans l’état exceptionnel où il l’avait trouvée. Le moteur avait encore besoin d’un peu de travail, mais ce n’était vraiment pas le moment. Le robot d’Amazon passerait prendre ses plans dans quelques minutes et il devait encore se rendre au sas aménagé sur la rue pour y déposer le précieux paquet.

Depuis que la Ville avait supprimé les dernières places de parking, les plans de ses SmartParklets s’arrachaient comme des petits pains. Un micro-abri pour SDF de 8 m2 à monter soi-même, une terrasse de café, un salon de massage… c’est fou ce qu’on pouvait mettre sur une ancienne place de stationnement. Et avec cette mode de tout recycler…“Si ça continue, les gens vivront dans les anciens arrêts de bus”, se dit-il. Le paquet était terminé. Celui-ci était… pour qui ça déjà ? Il consulta son compte Work For Google. En face de “client” était écrit : “367Yu46” avec un code 3D indéchiffrable. Il était bien avancé. Jusqu’alors l’appli lui laissait échanger en ligne avec ses clients, ou du moins se berçait-il de l’illusion qu’il s’agissait d’un humain et non d’une machine programmée pour répondre à chacune de ses questions. Mais depuis la dernière mise à jour, plus moyen de savoir qui était qui.

(…)

Il n’avait pourtant rien contre les robot-cars, bien au contraire. Depuis qu’elles avaient remplacé définitivement les “voitures” d’antan, il était beaucoup plus simple pour lui de circuler à vélo. La tête dans les nuages, il appréciait le silence à peine troublé par le bzzzz des véhicules sur les grands axes. On se demandait toujours comment elles faisaient pour ne jamais se foncer dedans. Elles se croisaient à quelques centimètres l’une de l’autre, sans ralentir ni dévier d’un pouce. Lorsqu’il allait à la fac où chez ses amis dans les Tours, il aimait regarder d’en haut leur ballet bien réglé.

Les vitres teintées laissaient parfois voir des zombies casqués ou endormis. Certains révisaient, d’autres dansaient, d’autres semblaient… Pensons à autre chose. Tiens, par exemple, ces trois là. Leur voyant bleu indique qu’elles ne sont pas en service-client. Elles doivent aller faire l’appoint de batteries quelque part, au Stade par exemple. Il y a un match ce soir et le soleil était un peu faiblard. Bruno se souvenait d’un reportage qui montrait comment la Machine de Tesla déplaçait ses véhicules en fonction de la demande en énergie des méga-infrastructures de la ville. Une fois bien chargées dans les fermes solaires de la périphérie, les milliers de véhicules étaient envoyés vers la Faculté, le Stade ou les Offices, selon des besoins qu’eux seuls semblaient connaître. Vues d’en haut, ils ressemblaient aux fourmis que gamin il passait des heures à observer dans le jardin de ses parents. Et quand le maire fut forcé de rendre le WiFiMax gratuit, il réalisa que les robots-car étaient LA solution pour amener la précieuse connection au bon endroit et au bon moment. Les jeunes en rollers ne s’y trompaient pas : ils s’accrochaient à l’arrière des voitures pour se faire tracter – et profiter du Wi-Fi pour expériencer je ne sais quelle aventure dans leurs casques ! Et dire que de son temps, les voitures servaient à se déplacer.

Du coup, les agents de la ville ne s’étaient pas contentés de démonter les trottoirs, panneaux et autres feux rouges. Ils avaient aussi viré les fils et les poteaux électriques disgracieux qui zébraient les rues. Seuls les toits avaient été recouverts par des panneaux noirs mats. Le quartier de son enfance ressemblait désormais à un corps parfaitement épilé. Un mini-musée à ciel ouvert, où les façades étaient nickel et où l’on pouvait presque manger par terre. Malheureusement, bien peu en profitaient. L’énergie solaire était devenue tellement bon marché qu’il était inutile de faire payer les robot-cars. Il suffisait d’accepter une fois à bord de se faire inonder de publicités, annonces et autres propositions de rencontres à la noix. On se serait cru sur un site de cul des années 2010. Pire, la connexion obligatoire de votre ID transmettait immédiatement votre carnet d’adresse et votre planning récent au provider qui vous transportait. Le Parlement avait bien tenter de limiter cette “collecte” à la semaine précédente : BaiduMotors avait menacé de quitter le pays, et tout était rentré dans l’ordre. Conséquence : plus personne ne marchait dans les rues, parce qu’il était TELLEMENT plus simple de poser ses fesses dans une robot-car, voire de l’envoyer chercher une baguette pour vous, ou aller déposer un colis pendant que vous restiez peinards chez vous. Bruno se souvenait des journaux qui titraient “la fin de la voiture” quand la première Renault autonome avait fait le tour des grands boulevards avec à bord plein d’enfants émerveillés. Tu parles ! Des voitures il y en avait encore plus qu’avant, qui glissaient sans bruit et s’arrêtaient parfois à quelques centimètres de vous pour vous laisser traverser, puis reprenaient leur course aveugle en vous frôlant presque. Vides, pour la plupart.

Mais pensons plutôt à samedi.

Avec ses copains de l’Association, ils avaient hacké le serveur d’Amazon pour connaître les horaires de Grande Maintenance. Cette information leur octroyait deux précieuses heures tous les mois, quand les détecteurs étaient désactivés. Aussitôt, comme s’ils s’étaient donné le mot, un, deux, trois, dix “rebelles” sortaient des garages pour rejoindre les vieilles routes désaffectées. À leur passage, les rares piétons se bouchaient les oreilles. Des enfants pleuraient même devant le vacarme. L’odeur des pots d’échappement leur tournait le coeur. Conduire un véhicule était formellement interdit depuis 2026. Les rares qui s’y étaient risqué avaient renoncé devant le flot de robot-cars incapables de les reconnaître. Mais pendant la Maintenance, les drones de l’Office ne pouvaient pas les intercepter. Et lui savait comment rejoindre la vieille route sans croiser personne.

Samedi, il retrouverait son rituel préféré : prendre les clés de la Porsche, actionner la poignée (“quoi, elle ne s’ouvre pas toute seule ?” avaient halluciné un jour sa petite-fille) et se glisser doucement derrière le volant (“ça sert à quoi ce truc, Papy ?”). Il se laisserait pénétrer par l’odeur du vieux cuir, le bruit sourd du 6 cylindres à plat et les légères vibrations derrière le dos. Puis il passerait la première, écouterait le moteur monter en régime et rejoindrait la vieille route jonchée de débris épars.

Pendant une heure, peut-être deux s’il avait de la chance, il serait pleinement heureux, heureux et libre. La vitre avant légèrement ouverte, il s’enivrerait de l’odeur d’essence brûlée (un trafiquant lui en fournissait à prix d’or) et savourerait une fantastique sensation désormais inconnue des moins de 30 ans : conduire.

(article publié initialement sur le défunt blog de F. Houste)

🧐 Et aussi

Google a 154 millions d’utilisateurs de son application de guidage Maps rien qu’aux USA. Pré-installer une app dans 85% des téléphones du marché, ça aide au déploiement. Suite de la stratégie : intégrer au fur et à mesure des fonctionnalités pour devenir une “super app” des transports. Après la voiture, les VTC, trottinettes et le vélo, Google ajoute désormais le stationnement et les transports publics. Analyse intéressante sur les impacts de cette évolution pour les autres acteurs du secteur. Google Searches for More MaaS

Alors qu’il est possible de valider et payer avec son iPhone dans les transports parisiens depuis à peine quelques semaines, ce sont 400 villes américaines qui bénéficieront désormais du nouveau service pour leur stationnement et leurs transports. Google Maps will now let you pay for public transportation and parking through its app

Pendant ce temps, Amazon fournit aux chercheurs du MIT les données de 4000 itinéraires pratiqués par ses livreurs. L’objectif ? Améliorer les algorithmes de prédiction d’itinéraires de livraison en se basant sur la “vraie vie” des chauffeurs. Les chercheurs organisent un concours visant à sélectionner les meilleures données prises en compte dans l’algorithme et collectées auprès des livreurs. Résultat du concours en juin. Une bien belle démarche qu’on aimerait voir plus souvent. Amazon hands over delivery data to researchers for MIT route planning contest

Ça fait longtemps qu’on le prédisait, mais Amazon livre désormais autant de colis que Fedex. Intégration verticale. Amazon now ships more packages than FedEx!

Au Canada ce service amène l’épicerie au plus près des habitants de villages qui en sont dépourvus. Un camion avec des rayons automatisés. Ils sont au bord d’inventer le marché du mercredi. Grocery Store on Wheels to Disrupt Food Retail in Canada with Spring 2021 Launch

🤩 On a aimé

Des radars souterrains permettent de cartographier une cité romaine sans donner un coup de pelle. Ground-Penetrating Radar Reveals Entire Ancient Roman City

Un chouette recueil du “graphisme de pandémie” : tous les panneaux, marquages, rubalises, barriérages, potelets,…temporaires qui sont les meilleures symboles de la périodicité déroutante de cette crise. Un jour ça disparaîtra. Il n’y avait que les Anglais pour faire ça. Pandemic Graphic Archives

J’adore ce genre d’initiatives. Un Américain a retrouvé le site original d’où a été prise la photo du fonds d’écran de Windows XP. I found the Bay Area hill in Windows XP's iconic wallpaper

Le titre de cette édition est évidemment tiré du film de Caro et Jeunet. La Cité des Enfants Perdus.

C’est fini pour cette semaine.

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À la semaine prochaine.