La face cachée de la lune
Ce que la mission spatiale Artemis et la guerre en Iran nous apprennent sur notre rapport aux technologies #313
👨🚀 Stéphane Schultz de 15marches décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
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À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : Ce que la conquête spatiale et la guerre nous apprennent sur notre rapport aux technologies
Un grand tour de 9 jours et splash! un plongeon dans le Pacifique. La Mission Artemis-2 s’en revenait du ciel, tout là-haut à plus de 400 000 km de l’océan. Pourquoi un tel intérêt pour ce 382ème vol habité depuis celui de Youri Gagarine ? La face cachée de la Lune. Survolée à grande distance par les quatre astronautes qui s’extirpent de la cabine, ce lieu intrigue les humains depuis l’Antiquité. Les Pink Floyd en ont même fait le titre d’un album, The Dark Side of The Moon, sorti quelques mois après la dernière visite des humains sur la Lune en 1973.
Tableau de Georges Meliès, Le Voyage sur la Lune. Source : Wikipedia.
Space fatigue
L’album de Roger Waters et David Gilmour est toujours dans nos oreilles plus de cinq décennies après son lancement. Ce n’est clairement pas le cas des missions spatiales. Dès 1971 le décollage d’Apollo 13 n’était plus retransmis en direct à la télévision. En 1973 se refermait une parenthèse de 11 ans entre le Discours de Rice et la dernière mission lunaire dans une presque indifférence. La NASA allait ensuite traverser une période aussi sombre que l’immensité qu’elle prétend explorer. La navette spatiale et ses vols habités donneraient l’illusion d’un retour en grâce jusqu’à l’explosion dramatique de Challenger en janvier 1986. Il fallut attendre encore près de 30 ans pour que le public se passionne à nouveau pour la conquête spatiale avec les fusées de SpaceX, l’entreprise du milliardaire d’extrême-droite Elon Musk.
La retombée rapide du soufflé spatial illustrée par Tim Urban dans son magistral How and why SpaceX will colonize Mars
On voulait Star Wars, on a eu ChatGPT dans la maison de campagne
Cela fait plus de 10 ans que le masterplan de Musk a été dévoilé : baisser le coût des lancements spatiaux avec des fusées réutilisables, permettant de développer un nouveau marché de satellites en orbite basse pour financer l’établissement de space ports en orbite, permettant d’envoyer suffisamment de fret dans l’espace, pour construire des bases lunaires puis des bases sur Mars. Cela fait beaucoup d’étapes (“pour…pour…”) mais comme souvent avec Musk, la vision lointaine se perd dans des objectifs à court terme nettement plus mercantiles :
« SpaceX a envoyé plus de fusées dans l’espace que n’importe quelle autre entreprise et promet une chance d’investir dans le retour de l’Humanité sur la Lune et la tentative de coloniser Mars. L’entreprise aspire à mettre des data centers en orbite tout en exploitant un système lucratif de communication par satellite qui ouvre internet à la plupart de la Terre et est utilisé de plus en plus durant la guerre ».
(Communiqué de presse de l’entreprise)
Nombre de satellites en orbite par acteur (2025) – crédits Arcep, dans l’excellente lettre Limites Numériques
L’objectif d’offrir une couverture internet par satellites (durée de vie : 5 ans) sur toute la planète est déjà discutable compte tenu des infrastructures existantes et des usages. Celle d’envoyer des data centers dans l’espace repousse carrément les limites du n’importe quoi en matière d’effet rebond (lire ici l’étude Carbone 4 sur les Space Data Center). Surtout que, comme nous allons le voir les deux marchés cités - la guerre et les data centers - pourraient en réalité causer sa perte bien avant que la première “pierre” d’une base lunaire soit posée.
La face cachée de l’IA
Le développement des grands modèles génératifs a rappelé s’il en était besoin la matérialité de nos usages numériques et l’importance stratégique des infrastructures qui les sous-tendent. Chaque question posée à ChatGPT mobilise loin de votre terminal des équipements qu’il faut construire, connecter, alimenter en électricité et refroidir1. Et, depuis le début de la guerre avec l’Iran, il faut également les protéger. Les data centers d’Oracle et d’Amazon dans les pays du Golfe ont été la cible d’attaques de l’Iran dès le début du conflit, tandis que les USA et Israël détruisaient à leur tour des infrastructures numériques à Téhéran.
Avant que ces infrastructures soient peut-être un jour envoyées dans l’espace, elles se retrouvent dans la position très inconfortable d’être à la fois de plus en plus indispensables et de plus en plus vulnérables. Leur destruction fait désormais partie des tactiques militaires au même titre que celles des ponts, des raffineries et aéroports. Et symbolise s’il en était besoin le nouvel art de la guerre dans lequel des drones à 20 000$ détruisent des infrastructures à plusieurs centaines de millions de dollars. Le message a sans doute été bien reçu du côté des investisseurs qui sont pour une part grandissante des fonds souverains de pays du Golfe directement visés par les attaques de l’Iran.
Ce point de fragilité n’est pas le seul révélé par le récent conflit au Proche Orient.
La hausse du prix des produits pétroliers impacte de plein fouet le modèle économique de l’intelligence artificielle. Opérant déjà considérablement à perte (OpenAI aurait perdu plus de 10 milliards de dollars le dernier trimestre) les géants de l’IA ne pourront pas soutenir longtemps un doublement des coûts de l’énergie comme c’est le cas depuis le début du conflit2. D’autant plus que leurs financeurs sont directement concernés par les évènements du Proche-Orient. Les fonds souverains saoudien et d’Abu Dhabi en particulier sont en effet très impliqués dans le financement des méga-tours de tables d’OpenAI, Meta et autres géants du web. S’ils ne risquent pas la faillite à court terme, ces états voient leur stratégie de diversification par le tourisme, les compagnies aériennes et l’investissement étranger considérablement fragilisée par le conflit actuel.
Des coûts plus élevés, des financements plus rares, des financeurs durablement fragilisés. De quoi remettre en cause des projets comme Stargate ou brider la soif d’expansion de l’IA y compris sur le sol américain ? La face cachée de l’IA est en réalité liée à la face cachée du pétrole, dont l’Histoire nous a appris qu’elle n’est pas belle à voir.
La face cachée de nos vies effrontées
(Avertissement : ce qui suit évoque ma situation personnelle).
Ces dernières semaines ont considérablement éprouvé ma famille proche et - pour faire court - nous nous retrouvons ma femme et moi “aidants” d’une personne dépendante suite à un décès brutal. Si je vous parle de ce sujet personnel ici et maintenant c’est parce que je n’ai quasiment pas écrit depuis 2 mois et il me semblait correct de vous en donner la raison. La situation s’améliore si l’on peut dire ce qui explique mon retour ici. Cet évènement m’inspire cependant plusieurs réflexions que j’aimerais partager ici avec vous.
D’une part cette situation, aussi soudaine fut-elle pour nous, est en réalité d’une triste banalité. Plus de 7 millions de personnes soit 11% de la population âgée de 5 ans ou plus sont considérées comme proches aidants. Elles apportent une aide régulière à 5 millions de personnes dont 2 millions sont considérées comme dépendantes. Parmi ces aidants, 60% exercent toujours une activité professionnelle. 700 000 personnes supplémentaires devraient être en perte d’autonomie d’ici à 2050. Autant vous dire que nous ne sommes pas prêts.
J’ai également réalisé en en parlant autour de moi combien de personnes vivaient déjà cette situation et n’en parlaient pas. Les visites à l’Ehpad n’ont pas la même cote en soirée que les exploits scolaires des ados ou les premières dents de tout-petits. ViaTrajectoire fait couler moins d’encre que Parcoursup. Comme souvent ce déni en dit plus sur l’état de notre société que sur le problème lui-même.
Récemment j’ai lu Rappelez-vous votre vie effrontée de Jean Hegland (Phébus, 2023) qui décrit le monde intérieur d’un ancien professeur de littérature anglaise atteint de la maladie d’Alzheimer. Ses pensées vacillent en permanence du présent au passé, des souvenirs vécus aux textes appris par coeur, des occasions gâchées aux opportunités à venir. C’est une description originale de ce qui nous raccroche encore à nos proches et à nos passions lorsque nous arrivons à la fin de notre vie.
J’ai pu réaliser ces dernières semaines à quel point nous avions du mal à anticiper, voire même à quel point nous évitions même de penser à cette fin (la notre et celle de nos proches), tout emportés que nous sommes dans le tourbillon de nos “vies effrontées”. Je n’oserais pas faire le parallèle avec les sujets évoqués plus hauts mais disons que, comme disent les anglais, shit happens : ce qui doit arriver arrive. Il serait temps de scruter les fragilités au même titre que nous admirons les réussites. Plutôt que de se voiler (cacher) la face, regarder ce côté sombre pour y trouver la lumière et préparer ce qui peut l’être dès maintenant.
J’en profite pour remercier toutes celles et ceux qui m’ont envoyé un message. Vous êtes formidables ! S.
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
C’est un peu l’artère coronaire de l’économie mondiale : le Détroit d’Ormuz par lequel transitent (transitaient) les navires chargées de produits pétroliers. Surveillez en temps réel son activité (indice : quand le graphique indique “0” ce n’est pas un bug) - Strait of Hormuz Trade Tracker
La très bonne lettre Limites Numériques #23 sur l’impact environnemental des satellites.
Une analyse sur la vulnérabilité des infrastructures numériques dans les pays du Golfe - Data centers emerge as targets in warfare’s AI era
L’histoire de George Méliès et le voyage dans la lune. Méliès n’était pas cinéaste mais une producteur de spectacles forains. Il a tout de suite vu le potentiel du cinéma naissant des frères Lumière pour faire rêver les foules - Radio France
Les guerres qui se succèdent rappellent toutes à quel point nous devons sortir des énergies fossiles - Guerre en Iran : « Cette crise doit être l’occasion d’un débat public sur nos infrastructures fossiles »
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
Un petit site pour expérimenter toutes les horreurs qu’on nous impose sur le web en termes d’interfaces et de design d’influence - User Inyerface
On a souvent parlé ici du “droit à la réparation”, ou plutôt de sa disparition progressive avec la digitalisation des matériels. Les armées n’échappent pas à ce problème - Right to repair: Why the US military can’t fix much of its own equipment
Une étude à grande échelle sur les liens entre les conditions de travail et la santé des travailleurs des plateformes. Pensez-y quand vous commanderez un repas en ligne - Les livreurs à vélo travaillent soixante-trois heures par semaine et gagnent moins de 1 000 euros nets par mois en moyenne
Mon collègue développeur Mathieu se lance dans l’artisanat - Développeur / Électricien : pourquoi la transition est plus logique qu’on ne croit - Artisan 2.0.
💬 La phrase
« And you run and you run, catch up with the sun but it’s sinking. Racing around to come up behind you again. The sun is the same in a relative way, but you're older. Shorter of breath and one day closer to death.». Time, Pink Floyd. Dark Side of The Moon (1973)
C’est terminé pour aujourd’hui ! À la semaine prochaine (ou plus tard, je ne sais pas).
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.
Si le sujet vous intéresse lisez Géopolitique du numérique d’Ophélie Coelho (éditions de l’Atelier, réédité en 2026).
Ajoutez à cela le doublement déjà prévu de la consommation énergétique des infrastructures liées à l’IA d’ici à 2030 (source : Deloitte).





Merci pour ces faces cachées, y compris perso, c'est bien cela qui fait le "sel" de ces lectures ! Et bien sûr courage pour la traversée de ces mers agitées !
Merci Stéphane pour ce retour de ta niouzletteur. Bien en phase avec l'ensemble de tes propos, y compris le 2e chapitre plus "perso", pour lequel je te souhaite de la force et du soutien (par expérience vécue), et la sagesse de prendre également soin de toi. A très vite j'espère :o)
Bertrand-Olivier