L'enfant et le coworking
Quand exclure n'est plus tabou. Ce que les espaces sans enfant nous apprennent sur l'évolution de la société. #309
👨🚀 Tous les mardis, Stéphane Schultz de 15marches décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
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🎯 Cette semaine
À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : La tendance à créer des nouvelles socialités en excluant certaines catégories de la population
La semaine dernière je fermais tranquillement mon ordinateur quand j’aperçus de l’autre côté de la surface vitrée un jeune garçon d’une petite dizaine d’années assis à la place de Catherine1, responsable administrative de l’entreprise dont je partage les locaux. Je tentais une petite blagounette qui tomba complètement à plat. Une autre coworkeuse eut plus de réussite en lui demandant s’il attendait sa mère qui était encore en réunion. Je partis en me disant que j’étais un humoriste incompris (ça m’arrive souvent) et en cherchant à me souvenir si mes propres enfants étaient aussi calmes à cet âge là.
Discrimination acceptable
De retour sur le réseau des “grandes personnes” (le bleu qui commence par un L), je découvris la polémique de la semaine : celle qui dénonçait la décision de SNCF de lancer des espaces “interdits aux enfants” dans sa nouvelle Première Classe Optimum.
“Bénéficiez d’un confort exclusif dans un espace entièrement dédié, avec une répartition des places préservant votre intimité, pour un voyage calme, idéal pour travailler ou vous reposer” (site internet SNCF, détail de l’app ci-dessous)
La mention explicite de l’exclusion des moins de 12 ans “pour avoir le calme” avait mis le feu aux poudres. Comme souvent, c’est moins l’origine de la polémique que les réactions qu’elle provoqua qui m’ont intéressé.
Paradoxe de notre époque, beaucoup de protestataires proposaient d’exclure de préférence d’autres catégories (vieux, jeunes, cadres,…) coupables selon eux de perturber plus sûrement le calme des voyageurs. Créer des espaces dédiés aux enfants (et donc interdits aux adultes sans enfant) a rencontré également beaucoup de succès. Le Point Godwin fut atteint plusieurs fois, comparant la décision de SNCF à la Shoah ou à l’apartheid sud-africain. Tout ça pour une trentaine de places.
Ces réactions pourraient s’expliquer par une dégradation réelle des comportements sociaux. Après tout, le calme et le silence sont devenus de vrais luxes que bien peu peuvent s’offrir2. En réalité elles traduisent surtout une baisse de la tolérance et de la capacité à accepter “l’autre”. Pendant que des sièges de 1ère classe se fermaient, la fenêtre d’Overton3 elle s’ouvrait. On essentialise désormais sans complexe des enfants forcément mal élevés, des cadres forcément égoïstes, des jeunes irrespectueux,... Les procès d’intention et les amalgames s’exposent sans autre argument que ses propres préjugés.
La discrimination devient acceptable, chacun arguant de ses “raisons” les plus intimes pour exclure telle ou telle catégorie d’utilisateurs, en omettant volontairement ou non les risques de dérives que de telles pratiques peuvent générer. Bienvenue en 2026.
Le marketing du “sans”
Revenons à nos (t)chou-(t)chous. Ces espaces “sans enfant” existaient déjà dans le TGV sous un autre nom depuis quelques années. Pourquoi ce backlash en janvier ? La faute à une communication trop explicite ? Là où d’autres insistent sur le positif - la “voiture silence” des trains tchèques par exemple - SNCF “fait de l’exclusion des enfants un argument commercial, dans une situation générale où les enfants sont de moins en moins les bienvenus” comme l’analyse Lucile Ramackers4.
“Après le “sans gluten” ou le “sans alcool”, assiste-t-on aux prémices du “sans enfant” ?”s’interrogeait Le Monde il y a deux ans5. Citant le livre “Vivre sans, philosophie du manque” de Mazarine Pingeot, l’article évoquait une “réflexion sur la notion marketing du « sans » et dénonçait cette tendance où l’absence devient un argument commercial, une manière aussi de masquer les vices cachés de notre société.” Vous me direz, il y a une différence entre ne pas utiliser d’huile de palme et ne pas admettre les enfants, ou les hommes, ou les étrangers dans un lieu. Évidemment. Sauf que les discriminations ont toujours existé d’une manière ou d’une autre (pensez aux dispositifs anti-SDF ou anti-jeunes). Simplement on ne le marquait pas en gras sur l’emballage. Dans cette société post-COVID et post-vérité même Disney prévoit des espaces “no kids” dans ses parcs d’attraction pour que les grands enfants à serre-tête Mickey ne côtoient pas les petits. “En Corée du Sud, les enfants sont depuis quelques années persona non grata dans certains parcs, restaurants, musées ou bibliothèques” nous rappelle l’article sus-cité. Voilà voilà.
Vivre ensemble, mais séparés
Il y a 5 ans j’évoquais dans une présentation sur le futur des mobilités6 cette dégradation du concept de “en commun” :
La crise du “commun”
Avec la crise climatique, tout le monde pensait que les transports en commun profiteraient d’un regain d’intérêt. Patatras, le COVID a révélé au contraire un profond désamour, qui s’étend plus largement à l’espace public et aux équipements partagés : piscines municipales, campings, colonies de vacances,…la demande de maîtrise, de personnalisation et d’individualisation est d’autant plus forte que les solutions numériques offrent de nouveaux formats hybrides : on peut désormais être “ensembles” de multiples manières. Le transport doit se réinventer.
Cette tendance nous disait au moins trois choses de nos comportements :
Les espaces publics - en extérieur ou en intérieur, immobiles ou mobiles - ne correspondent plus aux attentes de certaines catégories de population qui s’y sentent en danger ou mal à l’aise.
L’usage généralisé de terminaux et solutions numériques permet de recréer de “nouvelles socialités” qui s’affranchissent des limites et contraintes du “monde réel” : on covoiture en choisissant avec qui on voyage, on se retrouve chez soi plutôt qu’en ville, on commande à manger plutôt que de se déplacer,…
Les plus jeunes sont les victimes de la conjonction ces deux tendances : on leur interdit la découverte en solo du “dehors” auquel on préfère ou tolère la sociabilité par les “écrans” dans l’illusion d’une maîtrise bien fragile.
Le moins que l’on puisse dire est que ces tendances se sont affirmées depuis 2021 (comme quoi il faut parfois écouter les consultants) ! Elles gagnent dorénavant même si l’on peut le regretter le monde marchand.
Il y a 50 ans les Français découvraient la voiture Corail designée par Roger Tallon. Corail signifiait “confort” et “rail”. Finis les compartiments, on groupait désormais 42 sièges par 2 et par 4 avec la climatisation, des tablettes individuelles et des portes automatiques. La publicité de l’époque la présentait comme la “voiture qui allait nous faire aimer le train”. Mais déjà SNCF travaillait sur un autre projet : le TGV, dont le premier trajet commercial se déroulerait 6 ans plus tard en direct à la télévision. Face au TGV qui effaçait les distances entre grandes métropoles, le confort des Corail pèserait peu de poids. Il allait au contraire symboliser les lignes délaissées dont les pouvoirs se refileraient la charge financière.
Tout ce qui est vieux est neuf à nouveau : va-t-on recréer les compartiments et les classes d’antan, au moins virtuellement ? Peut-être, mais ce ne sera certainement pas pour rechercher plus de convivialité entre voyageurs. Alors que le public se passionne pour l’ambiance des trains d’exception (courrez voir l’exposition sur l’Orient Express au MAD ! ), la seule innovation semble être de garantir d’être “sans” certaines catégories de voyageurs. C’est un peu court à mon avis.
Pour ma part je continuerai à apprécier les lieux à partager. Ceux qui respectent le travail et la concentration, mais encouragent également l’échange et la convivialité. Je continuerai à prendre plaisir à aller chaque matin dans l’endroit où je travaille. Un endroit où un enfant peut attendre ses parents après l’école sans que cela ne dérange qui que ce soit.
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
En 1982 les bambins gonflaient des ballons SNCF dans les “wagons pour les enfants” - archive INA (vidéo)
L’article de Reporterre en réaction à la polémique sur la nouvelle classe SNCF - Espaces « no kids » dans le train : voyager avec un enfant deviendra-t-il un luxe ?
Déjà en 2024 le sujet était brûlant - Les espaces « no kids » se multiplient : pourquoi ne supporte-t-on plus les enfants ?
La thèse de Léa Zachariou du Laboratoire Ville, Mobilité, Transport sur la place des enfants dans le train - Enfant à bord ! La place des enfants dans les trains au prisme de leurs activités en déplacement
La tendance “no kids” dépasse largement les transports - Le “no kids” ou lorsque les enfants sont non admis, indésirables, en vacances - RTBF
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
Usage des solutions de navigation en mobilité - Google Maps loin devant Waze en décembre
Centrales nucléaires, lignes à haute tension, éoliennes : vous voulez savoir comment votre ville est alimentée en électricité ? Cette carte vous dit tout - Open Infrastructure Map
Matthew McConaughey, alias Coop dans Interstellar, a déposé son apparence, sa voix et certaines de ses citations comme des éléments de marque commerciale. Pour éviter de se faire piller par les IA - Matthew McConaughey trademarks iconic phrase to stop AI misuse
Très bon travail de la RTBF pour montrer avec quelle facilité les utilisateurs de TikTok se retrouvent face à des contenus problématiques - Sur TikTok, le masculinisme à portée de scroll
Pour faire le lien avec une édition récente sur le retour de l’analogique, ce cahier de tendances sur les nouveaux comportements de consommation - (Re)Act2
💬 La phrase
« En fait, le monde du travail est comme un club échangiste où tout le monde prétend être là pour le buffet ». Ciao les nazes, Séverine Bavon (2026, Robert Laffont)
C’est terminé pour aujourd’hui ! À la semaine prochaine.
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.
Le prénom a été remplacé.
Et que SNCF maltraite allègrement avec les annonces à 90 dB de “James le Barrista” et “Serge votre conducteur”
“Métaphore qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société donnée” (Wikipedia)
Comme quoi le sujet n’est pas récent.



Bonjour
Au moment où j'écris ce commentaire, je suis dans un train trenitalia entre Aix et Paris. La solution proposée est simple : je suis dans une voiture Silenzio où l'espace silence est la règle (adultes et enfants même règle). La voiture d'à côté propose une offre Allegro, dont je vous copie colle l'offre : " Espace Allegro : Environnement qui laisse place à la discussion, à la bonne humeur, au mouvement et à la vie pour créer de belles émotions en famille, entre amis et entre collègues. Dans ces voitures, les voyageurs peuvent profiter d’une atmosphère joyeuse dans le respect de chacun. Le niveau Standard est disponible dans deux environnements, Allegro et Silenzio. Bar/bistro toujours disponible en voiture 3 pour tous les clients du train."
Simple, clair et efficace pour mieux vivre ensemble, sans discrimination. La SNCF peut s'inspirer ;-)
Belle journée
Merci de cette analyse (et de la mention 😉) !
Les réactions traduisent un malaise grandissant sur la place des enfants dans l’espace public ou commun… alors qu’il y en a de moins en moins et qu’on commence à s’inquiéter des naissances en chute libre.
Un beau cas d’injonctions paradoxales !