L'entreprise a-t-elle besoin d'IA ?
L'IA générative est-elle réellement votre priorité en 2026 ? Décryptage #308
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À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : L’IA révèle plus qu’elle ne répare les failles de la transformation numérique des entreprises
Quelque part dans un immeuble de bureaux d’un quartier d’affaires
Il est bientôt midi. Le comité de direction s’éternise. La slide à l’écran affiche « Plan IA 2028 : des gains de productivité de 25 % » derrière une image de robot humanoïde.
La nouvelle directrice générale regarde son DSI : « Alors, où en sommes-nous vraiment ? Qui utilise l’IA dans nos équipes ? ». La Dir Com prend la parole : « chez nous on a des comptes Canva et MidJourney. On les utilise déjà pour la newsletter…les jeunes ne peuvent plus s’en passer et…». Le DSI l’interrompt : « Oui, mais ce n’est pas intégré. Ce n’est pas industrialisé”. Se tournant vers la directrice générale : “En vérité, nous n’avons pas encore de projet IA qui produise un chiffre d’affaires réel ou un gain mesurable… ». Le message à l’écran semble clignoter maintenant.
La Directrice commerciale : “Puisque l’on parle de SI, le retard sur le projet de nouveau CRM met mes équipes dans une situation intenable”. Elle parle de multiples bases de données jamais à jour et de retours clients qui se perdent dans les services. “Ma meilleure commerciale est partie à la concurrence la semaine dernière”. Le DSI lève théâtralement les yeux au ciel.
Le Directeur d’Exploitation rappelle que le projet de Digital Twin était la priorité numéro 6 du Plan de l’année dernière. Des dizaines de réunions ont déjà eu lieu. “Nous ne pouvons plus revenir en arrière !” La Directrice Financière cherche des chiffres sur son PC pour lui répondre, mais le Directeur Juridique ne lui en laisse pas le temps : “3 juristes junior chez nous sont en arrêt maladie. On reçoit des demandes de validation H24. Tout le monde s’y met : les fournisseurs, les commerciaux (regard vers sa collègue) et même le Siège. Hier j’ai reçu un brouillon de C.G.V. de 28 pages ! Depuis 2 ans c’est devenu n’importe quoi (regard circulaire : personne ne réagit). Sachant que le service juridique n’est en principe pas autorisé à utiliser l’IA”. La DAF cache un sourire en se mouchant le nez.
La DRH a attendu patiemment son tour : “Les syndicats sont à cran. Ils ont distribué des tracts disant que Salesforce a licencié 4000 personnes au support client. Ils veulent désormais être consultés pour tous les choix de logiciels utilisant l’IA” (le DSI lève les yeux de son écran). Par ailleurs le C-DAD, comité de suivi sur le droit à la déconnexion des salariés, a du mal à être mis en oeuvre avec le télétravail…”. L’assemblée éclate de rire, mais s’arrête rapidement sous le regard noir de la DRH. “Évidemment je ne vous parle pas du SIRH dont j’attends toujours la mise en production”. Le DSI salue ses collègues sans un regard et file dans une autre réunion.
Alors que tout le monde se lève, la DG prend le bras de sa directrice de la communication : “tu es vraiment sûre qu’il faut inviter cet influenceur IA pour la conférence du séminaire offsite ?” Elle regrette presque de lui avoir suggéré ce sujet.
J’aurais pu arrêter là cet article tant ce que je vois sur LinkedIn ou dans la presse me semble en décalage avec ce que je constate dans les entreprises et les collectivités. Alors que l’on parle avec emphase de “révolution” à venir grâce à l’IA, les DSI jonglent avec des centaines d’applications métiers différentes, des injonctions contradictoires - productivité, souveraineté, éco-conception,…- et des budgets tendus. Chaque nouveau projet est “stratégique”.
L’IA apparaît pour certains comme le remède magique qui permettra de régler tous les problèmes antérieurs. La dette technique, l’organisation en silo, l’absence de moyens en interne, le manque de littératie numérique des métiers : envolés ! Même l’innovation semble passée de mode. Plus besoin d’innover puisque demain l’IA va tout changer.
Et pourtant…les enquêtes qui mesurent la réalité de l’usage de l’IA1 en entreprise ne traduisent pas le moindre début de révolution (voir les ressources plus bas). Ce qui semble tout à fait normal compte tenu du “terrain” pré-existant. Les solutions IA ne sont pas des leapfrogs permettant de s’affranchir d’un SI bien urbanisé, de process métiers efficaces et de données structurées. Au contraire.
Est-ce que cela signifie que les entreprises n’utilisent pas l’IA ?
L’IA se développe déjà largement dans les secteurs de la communication, la relation client, du recrutement et du juridique. Plus transversalement, l’IA est utilisée pour l’accès à l’information, l’idéation et la capacité à expérimenter rapidement. Pour certaines entreprises ces fonctions sont clés : elles tirent profit dores et déjà de l’IA. Pour la plupart des autres, l’usage est plus marginal et/ou ses bénéfices sont plus difficiles à identifier. Méfions-nous donc des enquêtes qui considèrent qu’une entreprise “est passée à l’IA” sans distinguer si elle a revu ses process de A à Z ou si sa patronne a simplement un compte ChatGPT Pro.
Surtout, n’oublions pas que l’IA générative ne peut et ne doit pas remplacer toutes les fonctions de l’entreprise. Son usage n’est pas pertinent voire carrément dangereux dans certains cas (pour aller plus loin, lire : Aux limites de l’IA).
Visuel issu de notre article : Aux limites de l’IA
Enfin, c’est un euphémisme d’écrire que les entreprises ont d’autres priorités en 2026 que celles dictées par les hyperscalers, aussi puissante soit leur communication. Sécurité et résilience des systèmes, valorisation des données, capacité à innover,…ces chantiers complexes devraient mobiliser l’ensemble des composantes de l’entreprise pendant encore quelques années.
Osez osez l’IA
Quant à la démarche gouvernementale “Osez l’IA”, elle vise à former “15 millions de professionnels en 2030” soit 1 actif sur 2, avec des objectifs d’usage allant de 100% des grandes entreprises à 50% pour les TPE.
Source : Osez l’IA site gouvernemental
Je n’ai pas pour habitude de commenter les politiques publiques2, donc je me contenterai de parier ici que cette segmentation des objectifs ne se vérifiera pas dans le cas de l’IA. J’imagine qu’elle correspond à la précédente vague d’adoption des sites internet des années 2000 : de grandes entreprises pionnières et des PME/TPE à la traîne de la “transformation numérique”. Dans le cas des IA génératives, j’imagine l’exact inverse : des petites entreprises sans DSI qui adopteront rapidement les usages courants de l’IA “grand public”, avec des coûts très faibles et des barrières à l’entrée peu élevées. La nouvelle génération qui aura appris à s’en servir durant ses études ne va pas l’abandonner à l’entrée du bureau.
En revanche dans les grands groupes les freins seront beaucoup plus nombreux, qu’ils soient juridiques, métiers ou simplement de priorité comme nous l’avons vu plus haut. Quand votre système d’information est défaillant, implémenter l’IA ne résout rien. Et quand votre système d’information est déjà performant, vous n’avez pas forcément besoin d’IA générative. En tout cas pas de celle qui est sur toutes les lèvres aujourd’hui, même dans les CODIR.
Qu’en pensez-vous ?
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
La fameuse étude du MIT (projet NANDA) sur le prétendu échec de 95% des projets d’IA en entreprise - State of AI in business 2025
Une critique de cette étude - Why we don’t believe MIT NANDA’s weird AI study
En France en dehors des grands groupes, “43 % des dirigeants ont défini une stratégie IA, 26% utilisent une IA générative, 16% une IA non générative, et seulement 10% utilisent les deux” - étude BPI : L'IA dans les PME et ETI françaises : une révolution tranquille
Le travail de l’association Limites Numériques est impressionnant pour nous faire prendre conscience de l’impact du numérique. Et en prime ils proposent des solutions pour l’améliorer - L’inspirothèque d’un numérique plus écologique
Pour découvrir et soutenir cet écosystème, vous pouvez vous rendre à la Journée de l’Éco-conception Numérique le 3 février (j’y serai) - lien vers Journée Écoconception
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
L’intermodalité comme vous ne l’avez jamais vue : avec la cartographie en 3D de toutes les stations du métro parisien (et d’autres villes)- Stations and transfers - Albert Guillaume
Quelles données pour la ville ? Retour sur l’histoire des données de mobilité, avec le GTFS (ceux qui savent, savent) sans lequel vous n’auriez pas vos horaires de bus sur votre smartphone - Pioneering Open Data Standards: The GTFS Story
Wikipedia fête ses 25 ans ! Ça ne nous rajeunit pas - 25 years of Wikipedia
Il n’a plus 25 ans mais il est toujours aussi passionnant : Sylvain Grisot explique pourquoi l’urbanisme circulaire peut faire aimer la ville - Climat, biodiversité : Faut-il quitter la ville ? - Chaleur Humaine, Le Monde.
Pas circulaire du tout, cette pré-vente de chambres d’hôtels sur la lune. Ils osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnait - GRU SPACE
Pour terminer sur une note plus terrestre, voici une liste des arbres isolés les plus célèbres du monde. Sur Wikipedia évidemment - List of individual trees
💬 La phrase
“Marcher sur l'eau
Éviter les péages
Jamais souffrir
Juste faire hennir
Les chevaux du plaisir”. Alain Bashung, Osez Joséphine 1991
C’est terminé pour aujourd’hui ! À la semaine prochaine.
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Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.
Par IA ici nous entendons “IA génératives”. Beaucoup d’usages imputés à l’IA en général sont en réalité des usages d’IA plus “traditionnelles” comme le machine learning.




Ah merci pour le fou-rire sur les personnages de la réunion plus ou moins ressemblante aux chapeaux d'Edward de Bono :))
Tout est dit ici : « Les solutions IA ne sont pas des leapfrogs permettant de s’affranchir d’un SI bien urbanisé, de process métiers efficaces et de données structurée »
Ça va mettre quelques années à s’assimiler je pense mais c’est vraiment le point central du problème.