L'heure du monde
Parmi toutes les technologies qui nous entourent, celles qui donnent l'heure exacte sont parmi les plus stratégiques. Histoire et enjeux des inventions qui font tourner la planÚte #298
đšâđ Tous les mardis, StĂ©phane Schultz dĂ©crypte lâimpact des technologies sur lâĂ©conomie et la sociĂ©tĂ©... En savoir plus sur cette lettre : Ă propos
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đ§ De quoi allons-nous parler
On ne parle jamais des trains Ă lâheure. La coordination des premiers chemins de fer est pourtant lâune des raisons majeures du dĂ©ploiement dâun bien commun : lâheure. Qui dit heure exacte dit position prĂ©cise, coordination dâobjets mobiles ou encore certification dâune transaction. NĂ© avec la rĂ©volution industrielle, lâhorodatage est devenu ensuite indispensable Ă des secteurs aussi variĂ©s que les tĂ©lĂ©communications, la finance et les rĂ©seaux Ă©lectriques. Le GPS, ouvert Ă lâaube de la mondialisation, en est devenu une infrastructure aussi critique que stratĂ©gique. Alors que le sujet de la souverainetĂ© technologique est plus que jamais dâactualitĂ©, je vous propose un bref Ă©clairage de non-spĂ©cialiste sur ces inventions largement invisibles qui permettent au monde dâĂȘtre Ă lâheure.
đŻ Cette semaine
Ă chaque lettre un nouveau sujet dĂ©cryptĂ© : Comment lâheure exacte a permis la mondialisation
La naissance (dramatique) du GPS
Nous sommes dans la nuit du 31 aoĂ»t au 1er septembre 1983, Ă 11 000 mĂštres dâaltitude. Le Boeing 747 de Korean Airlines effectue le vol 007 entre New York et SĂ©oul. AprĂšs une escale Ă Anchorage en Alaska, il suit la route R20 - Romeo Two Zero - cap au Sud vers le Japon. Ou plutĂŽt, il croit la suivre car en rĂ©alitĂ© plusieurs erreurs de navigation ont dĂ©viĂ© sa trajectoire vers le Nord Ouest. En pleine guerre froide, alors que lâUS Navy mĂšne dâimportantes manoeuvres dans le secteur, les pilotes du Boeing vont sans le savoir pĂ©nĂ©trer lâespace aĂ©rien de lâUnion SoviĂ©tique. Une premiĂšre escadrille de 4 avions de chasse est envoyĂ©e pour intercepter ce qui est considĂ©rĂ© comme un avion espion. Une panne de radar interrompra leur mission. Deux autres chasseurs sont envoyĂ©s en urgence : lâennemi ne doit absolument pas regagner lâespace aĂ©rien international. La tension est maximale cĂŽtĂ© soviĂ©tique. Pourtant, aucune sommation ni contact radio ne sont entrepris. Ă lâintĂ©rieur du Boeing au contraire, tout est calme. Les navigants se fient Ă des instruments de navigation magnĂ©tiques, aux communications VHF et Ă des repĂšres visuels. LâĂ©quipage indique aux contrĂŽleurs aĂ©riens japonais quâils montent en altitude afin dâĂ©conomiser du carburant. Cette ultime manoeuvre est interprĂ©tĂ©e par les militaires soviĂ©tiques comme une tentative de fuite. Le major Osipovich aux commandes du Sukhoi-15 avouera plus tard avoir bien vu les hublots illuminĂ©s de lâappareil. Cela ne lâempĂȘche pas de tirer 2 missiles sur ordre des gĂ©nĂ©raux au sol. TouchĂ©, lâappareil volera encore une quinzaine de minutes avant de chuter en spirale. Un pĂȘcheur japonais racontera avoir entendu un avion Ă basse altitude avant de voir une explosion lumineuse au dessus de lâeau. LâenquĂȘte dĂ©montrera que les 246 passagers et 23 membres dâĂ©quipage Ă©tait encore vivants au moment du crash. Les autoritĂ©s soviĂ©tiques feront tout pour empĂȘcher les secours internationaux dâatteindre les restes du naufrage, avant de finalement reconnaĂźtre 5 jours plus tard leur implication.
La semaine qui suit est lâune des plus tendues de la guerre froide. Plus de 60 AmĂ©ricains dont un membre du CongrĂšs font partie des victimes. Le prĂ©sident amĂ©ricain accuse publiquement les autoritĂ©s soviĂ©tiques du âmassacreâ. Les avions de ligne soviĂ©tiques se voient interdire les aĂ©roports new-yorkais. Des missiles Pershing-2 amĂ©ricains seront installĂ©s en Pologne, menaçant les villes russes.
Le 16 septembre, moins de trois semaines aprÚs la tragédie, Ronald Reagan annonce que les USA ouvriront à toutes les compagnies aériennes le nouveau Global Positioning System (GPS), un service de positionnement, navigation et horodatage rendu possible par la mise en orbite de 24 satellites américains à 20 000 kilomÚtres de la terre. Chaque satellite embarque une horloge atomique, ce qui permet aux récepteurs à terre de recalculer leur position exacte en permanence par triangulation.
Programme militaire débuté en 1973, cette infrastructure va devenir à partir de 1988 un outil civil indispensable aux transports et un pilier de la mondialisation.
Sur les technologies de la mondialisation, lisez : La Boßte en métal qui a changé le monde
Chacun voit midi Ă sa porte
Il est difficile dâimaginer en regardant lâĂ©cran de son tĂ©lĂ©phone que la capacitĂ© Ă donner lâheure exacte partout dans le monde est une invention (trĂšs) rĂ©cente. Dans lâAntiquitĂ© les Grecs utilisaient des cadrans solaires. Lâheure Ă©quinoxiale, obtenue en divisant par douze l'intervalle de temps entre lever et coucher du Soleil, y variait selon les saisons. La nĂ©cessitĂ© de prĂ©voir des heures fixes de priĂšre au Moyen-Ăge poussa les autoritĂ©s Ă dĂ©velopper des horloges hydrauliques puis mĂ©caniques, indiquant une heure de durĂ©e Ă©gale toute lâannĂ©e. Si les intervalles de temps Ă©taient les mĂȘmes, lâheure restait locale (solaire) : quand il Ă©tait midi Ă Paris il Ă©tait 11h32 Ă Brest.
Câest la rĂ©volution industrielle et - dĂ©jĂ - le dĂ©veloppement de transports longue distance qui imposa lâinstauration dâune heure identique sur tout le territoire. Lâheure de Paris fut gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă partir de la fin du XIXĂšme siĂšcle. Les horloges de province avaient parfois deux aiguilles affichant lâheure locale et celle de Paris. Les horaires officiels de train restĂšrent quelques temps en retard de 5 minutes afin de ne pas pĂ©naliser les voyageurs peu ponctuels (vĂ©ridique). AprĂšs avoir Ă©tĂ© instaurĂ© entre les annĂ©es 20 et la deuxiĂšme guerre mondiale, le double changement dâheure - Ă©tĂ© et hiver - fut remis en place en France avec le choc pĂ©trolier en 1976. MalgrĂ© de multiples tentatives de suppression, lâheure dâĂ©tĂ© existe toujours avec des applications diffĂ©rentes selon les pays europĂ©ens, pour la plus grande joie des informaticiens.
Le temps âmoyenâ basĂ© sur la rotation de la terre Ă©tait transmis via cĂąble, tĂ©lĂ©graphe ou TSF par diffĂ©rents observatoires astronomiques puis harmonisĂ© pour former un âtemps universelâ. LâingĂ©nieur Gustave FerriĂ© fit de la Tour Eiffel une tour de transmission radio et la sauva ainsi dâune dĂ©molition programmĂ©e. Elle pouvait transmettre lâheure exacte - ou âtop horaireâ - Ă plus de 6 000 km de distance dĂšs 1910.
AprĂšs le dĂ©veloppement des horloges atomiques dans les annĂ©es 60, le temps atomique international fut dĂ©fini sur la base de la seconde atomique, lâintervalle nĂ©cessaire Ă 9 192 631 770 oscillations de lâatome Cesium 133 (je vous ai dit que câĂ©tait prĂ©cis). Le Bureau International des Poids et Mesures situĂ© Ă SĂšvres allait certifier trĂšs officiellement ce temps international en faisant la moyenne de 500 horloges atomiques dans le monde.
Lâheure de tous, sculpture dâArman installĂ©e Cour de Rome Gare St-Lazare
Le temps, infrastructure de la mondialisation
Si vous ĂȘtes plutĂŽt du genre âtoujours en retardâ, vous vous demandez peut-ĂȘtre pourquoi a-t-on mis tant de moyen pour connaĂźtre lâheure. On est pas Ă quelques minutes aprĂšs tout, carpe diem ?
Câest sans compter notre formidable appĂ©tit pour la communication et lâinformation. Pour pouvoir - au hasard - prĂ©venir quâon est en retard, encore faut-il que votre tĂ©lĂ©phone fonctionne. Les tĂ©lĂ©communications modernes nĂ©cessitent une synchronisation ultra-prĂ©cise de lâensemble de leurs Ă©lĂ©ments : appareils mobiles, applications, cartes Ă puce, relais, tours,âŠSi vous comptez profiter de votre retard pour faire quelques achats en ligne, rebelote : les transactions financiĂšres sont elles aussi dĂ©pendantes dâun horodatage - la certification de lâheure de leur dĂ©roulement - incontestable. Une quelconque latence rendrait caduque la plupart des processus de validation de ces transactions et patatras, tout sâeffondrerait. Ne parlons pas du trading Ă haute frĂ©quence, de la bourse et des systĂšmes de compensation en temps rĂ©el des transactions financiĂšres - SWIFT, CLS - qui nĂ©cessitent eux aussi un horodatage partagĂ©. Et enfin, si vous nâĂȘtes pas convaincu·e, sachez que le simple fonctionnement des rĂ©seaux Ă©lectriques est basĂ© sur une synchronisation ultra-fine des phases pour absorber les variations de production et de distribution. Demandez aux Espagnols et aux Portugais ce quâils en pensent.
Et quelle est lâinfrastructure qui permet cette synchronisation entre tous ces Ă©lĂ©ments autour de la planĂšte ? Vous lâavez devinĂ©, câest le GPS, ou plutĂŽt le GNSS (Global Navigation Satellite System) qui regroupe les diffĂ©rentes constellations de satellites permettant le positionnement et la transmission des horaires. Si le GPS amĂ©ricain est toujours le plus utilisĂ©, ont Ă©tĂ© lancĂ©s depuis le GLONASS russe, le Beidou chinois et plus rĂ©cemment Galileo le service europĂ©en. Car si la plupart des systĂšmes Ă©voquĂ©s disposent dâĂ©quipements alternatifs comme des horloges astronomiques, leur dĂ©pendance aux constellations de satellites reste trĂšs critique. Les rĂ©cents conflits ont illustrĂ© Ă©galement la maniĂšre dont le jamming (perturbation du signal) et le spoofing (Ă©mission dâun faux signal) sont utilisĂ©s comme des armes de guerre. TrĂšs rĂ©cemment lâavion de la prĂ©sidente de lâUnion EuropĂ©enne Ursula Von der Leyen a subi un brouillage de ce type heureusement sans consĂ©quence (un avion peut se poser sans GPS), dĂ©montrant sâil en Ă©tait besoin la vulnĂ©rabilitĂ© de ces systĂšmes.
AprĂšs avoir parsemĂ© la surface de la Terre de cĂąbles, dâantennes et de relais, les humains utilisent dĂ©sormais lâespace comme nouveau support dâinfrastructures. Sur les 80 satellites GPS amĂ©ricains lancĂ©s depuis 1980, une trentaine sont toujours actifs. Mais ce nâest que lâarbre qui cache la forĂȘt du dĂ©veloppement de satellites commerciaux. De 12 000 leur nombre va passer Ă 100 000 dâici Ă 2030. Le dense rĂ©seau quâils forment est devenu indispensable au fonctionnement du monde moderne. Un monde oĂč les machines parlent aux machines pour se situer, se dĂ©placer et se coordonner, accroissant notre dĂ©pendance Ă ces fragiles technologies. Un monde oĂč rien nâest vraiment prĂ©vu pour rĂ©cupĂ©rer des engins dont la durĂ©e de vie dĂ©passe Ă peine 10 ans.
Les astres, qui ont rythmĂ© nos journĂ©es et nos nuits pendant des millĂ©naires, sont dĂ©sormais masquĂ©s par des myriades dâobjets dont une part grandissante est âmorteâ. Comme un symbole de notre civilisation qui allie si bien performance et court- termisme. Toujours Ă lâheure, mais pour aller oĂč ?
đ€ Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
Il y a 12 000 satellites en orbite. DĂ©couvrez leur position en ce moment mĂȘme - Live map satellite
Une étude américaine sur les bénéfices directs et indirects du GPS - DOC Study on Economic Benefits of GPS
Si vous vous demandez comment ne pas ĂȘtre dĂ©pendant des GPS, regardez cette vidĂ©o de mon complice GaĂ«l Musquet - Armageddon : guide de survie numĂ©rique -YouTube (vidĂ©o)
Comment la radio a sauvé la Tour Eiffel - La Tour Eiffel
La catastrophe du vol Korean 007 en détails - Wikipedia
Le meilleur blog post sur notre rapport au temps jamais Ă©crit - Why Iâm always late - waitbutwhy
đ§ On a aimĂ©
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LâAREP publie cette trĂšs jolie carte des gares europĂ©ennes. Laquelle est votre prĂ©fĂ©rĂ©e ? - unitedstations
Le Forum des Vies Mobiles a lui étudié un systÚme alternatif de mobilité à la voiture dans 7 départements français - SystÚme Alternatif de Mobilité
Quelquâun a rééditĂ© toutes les Ă©ditions de la newsletter de Nicolas Nova (merci !) - Lagniappe
đŹ La phrase
âJe pris aussi la ferme rĂ©solution de remonter les montres tous les soirs et de rayer chaque jour Ă©coulĂ© sur le calendrier. Ă cette Ă©poque, cela me semblait trĂšs important ; je me cramponnais dâune certaine façon aux rares vestiges de lâordre des hommes qui Ă©taient encore en ma possessionâ. Le Mur Invisible, Marlene Haushofer (1968).
Câest terminĂ© pour aujourdâhui !
Ă la semaine prochaine, nâhĂ©sitez pas Ă rĂ©agir.
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Stéphane
Je suis StĂ©phane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains Ă travers les plaines. La nuit je lis et jâĂ©cris cette lettre.


Toujours passionnant. Merci !
On peut aussi utiliser des serveurs de temps terrestres au travers du protocole NTP (Network Time Protocol) - NTP est opérationnel depuis 1985, c'est un des plus anciens protocoles de l'Internet :
https://en.wikipedia.org/wiki/Network_Time_Protocol
Les serveurs de temps NTP français :
https://services.renater.fr/ntp/serveurs_francais
Dans l'espace, coté européen, il y a depuis avril PHARAO (dont l'horloge est plus précise que celles des Satellites GPS). Par contre je ne sais pas comment on s'y connecte ?
https://cnes.fr/actualites/pharao-mesurer-temps-une-precision-inegalee