Mistral gagnant
Et si l'avenir de l'IA n'était pas de remplacer les cols blancs mais de transformer radicalement les chaînes de fabrication ? #297
👨🚀 Tous les mardis, Stéphane Schultz décrypte l’impact des technologies sur l’économie et la société... En savoir plus sur cette lettre : À propos
Vous êtes 95 nouveaux abonnés depuis la semaine dernière. Bienvenue aux nouvelles et nouveaux et merci aux autres pour leur fidélité.
🧭 De quoi allons-nous parler
12 milliards, 300 milliards, 1000 milliards. Qu’ils évoquent la dernière valorisation de la start-up Mistral, l’accord entre OpenAI et Oracle ou l’investissement cumulé des big tech dans les 5 dernières années, les chiffres de l’IA donnent le tournis. Que signifient-ils au juste ? Assiste-t-on au début d’une nouvelle révolution, ou à la fin de la précédente ?
Essayer de sortir quelques signaux du bruit assourdissant qui accompagne ces chiffres n’est pas simple et je me suis appuyé sur quelques voix fortes du secteur dont je vais partager les réflexions.
Comme toujours vous trouverez ensuite des ressources pour aller plus loin et une série de liens “en vrac” à découvrir. Cette semaine on vous emmène à bord des porte-containers qui traversent l’Arctique, à l’intérieur de maisons-éoliennes et dans des scénarios du futur.
🎯 Cette semaine
À chaque lettre un nouveau sujet décrypté : L’IA est-elle au début d’un nouveau cycle ou à la fin du précédent ?
Le complexe du Capex
Jusqu’à la fin des années 2010, les activités nécessitant des investissements lourds comme des usines ou des infrastructures étaient délaissées par les marchés financiers au profit d’activités “asset light” : plateformes du web, agrégateurs et autres intermédiaires en ligne. L’action Tesla valait 13€ (contre 400€ ce matin !). On se demandait qui allait financer les transitions énergétiques et écologiques.
Lire notre article : Hypercroissance tu perds ton sang froid (2019)
La crise pétrolière de 1973 avait souligné la dépendance de l’économie mondiale aux énergies fossiles. Celle de 2020 montra au monde entier que la libre-circulation des biens et personnes pouvait se gripper. En quelques semaines les chaînes logistiques s’étaient effondrées comme des châteaux de cartes. La montée des politiques protectionnistes allait sonner le glas de la “mondialisation heureuse” commencée en 1995 avec les Accords de l’OMC.
Hardware is hard
Les big tech profiteraient de la période pour dégraisser leurs effectifs et investir dans des technologies sensées enclencher le prochain cycle de croissance : réalité virtuelle, metaverse, intelligence artificielle, blockchain et NFT. La particularité de ces technologies par rapport aux précédentes est qu’elles nécessitent des capacités de calcul et de stockage (computing), des infrastructures (câbles, satellites) et des ressources énergétiques d’une magnitude supérieure. Les datacenters, supercalculateurs, câbles et satellites allaient devenir des actifs stratégiques, de même que les équipes de scientifiques et ingénieurs en charge de leur développement. Nvidia, un concepteur de composants indispensables à l’entraînement des modèles, prendrait le rôle qu’avait Intel dans la phase précédente de développement des PC et serveurs. Sa capitalisation boursière atteint les 4000 milliards de dollars, dépassant Apple.
C’est pourtant OpenAI, une structure issue de la recherche co-fondée par Elon Musk, qui lancera fin 2022 un produit dont le succès fulgurant prit tout le monde par surprise : ChatGPT. Un actif sur deux et plus de 90% des étudiants allaient l’adopter, faisant du “chatbot trop sympa qui répond aux questions et corrige vos devoirs” le nouveau Graal. Il n’en fallait pas plus pour que les investisseurs inondent le secteur de liquidités. Contrairement à la décennie précédente où les centaines de milliards servaient à financer l’acquisition et la rétention d’utilisateurs à coup de pubs et promotions (lire l’article précité), les levées de fonds récentes servent à financer 1/ des infrastructures (datacenters, câbles, satellites et maintenant production d’énergie) 2/ des équipes de chercheurs qui valent plus cher que des footballeurs 3/ le fonctionnement très énergivore de ces équipements. Dans quel espoir ?
Si vous suivez cette lettre depuis quelques temps, vous avez compris que mon point de vue n’est pas de nier le potentiel des IA génératives. En revanche je ne m’interdis pas de questionner sans relâche les finalités, la chaîne de valeurs et le modèle économique. Surtout, je cherche à discerner le chemin critique qui amènera certains à réussir et les autres à disparaître.
Lire : L’IA va-t-elle dévorer le monde ?
Comme pour les premiers ordinateurs PC, nous avons une solution technologique séduisante mais la question cruciale reste ouverte : où est le problème qu’elle est sensée résoudre ? Et une fois ce problème identifié, à qui cela profitera-t-il ?
La fin d’un cycle ?
Ce paradoxe a bien évidemment été remarqué par l’un des plus brillants observateurs du domaine, Nicolas Colin, qui a produit récemment une série d’analyses passionnantes dans sa newsletter Drift Signal. Contrairement au cycle précédent qui a vu de nombreuses start-up “bricoler” dans leur coin pour imaginer les usages des nouvelles technologies avant de passer à l’échelle, la situation actuelle est radicalement différente. Ce sont les “sortants” qui mènent la danse : Meta, Google, Microsoft (qui rappelons-le était très étroitement lié à OpenAI) et dans une moindre mesure Amazon et Apple. Le pouvoir transformateur de l’IA n’est plus une hypothèse d’initié murmurée par quelques capital-risqueurs à la recherche de scalabilité. C’est une évidence criée partout et, rappelons-le, largement auto-réalisatrice au jour où ces lignes sont écrites.
L’IA n’est pas le début d’un nouveau cycle d’innovations dans lequel quelques start-up aujourd’hui discrètes vont percer et passer à l’échelle. C’est la fin du cycle précédent bien connu. Tout ce qui se passe actuellement est hautement prévisible.
Nicolas Colin s’appuie également sur l’analyse de Jerry Neumann, investisseur respecté dans les nouvelles technologies. Celui-ci rappelle que nous sommes dans une période qui a tout d’un late-cycle investment stage de Carlota Perez.
Source : Carlota Perez via AVC
Dans le grand cycle de croissance d’une technologie, après les phases d’installation (irruption et frenzy) arrivent les phases de déploiement (synergies et maturité). La période actuelle a donc les caractéristiques d’une fin de cycle. Ce cycle est celui du computing : commencé avec le PC puis le smartphone et le web, l’IA générative n’en serait que la dernière étape. Une optimisation des capacités qui en modifierait à la marge les impacts sans en bouleverser les principaux paradigmes. Pour les investisseurs cela signifie des rendements faibles. Sur les 4 étapes, l’auteur rappelle que la première et la dernière sont les moins « exponentielles » en terme de rentabilité. Des pionniers du PC et des périphériques, quasiment aucun n’a gagné de l’argent. Il fallut attendre la synergie des logiciels et du matériel pour connaître des profits exponentiels.
Ce qui est attendu actuellement des IA génératives - en Occident pour le moins - est avant tout l’optimisation de l’existant et la recherche d’économies (cost cutting). Les modèles, aussi coûteux soient-ils, n’apportent aucun “fossé” à leur propriétaire, pas plus qu’ils ne semblent voués à devenir autre chose qu’un produit générique, une commodité à laquelle tout le monde aura un jour accès. Le rachat systématique de tout ce qui est nouveau dans ce secteur par les “sortants” garantit, outre une bulle financière, l’implémentation a minima de ces technologies pour optimiser l’existant. N’attendez pas de Google ou Meta qu’ils sacrifient leur coeur de business pour créer de nouveaux marchés.
Qui va profiter de cette fin de cycle ?
L’auteur compare la période actuelle à celle qui a vu les containers bouleverser la logistique, le transport et par la suite l’ensemble de l’économie mondiale. Agréable surprise de voir l’exemple du container repris ici, sujet dont j’ai déjà maintes fois parlé dans cette lettre et dans mon livre Après la Tech.
Lire : La boîte en métal qui a changé le monde
La période d’installation pour le container s’est déroulée de 1956 à 1973. Peu d’acteurs de la logistique y ont réalisé des bénéfices. Il fallut attendre encore une vingtaine d’années pour que de nouveaux acteurs de la distribution comme IKEA et Wallmart profitent de cette containérisation de la logistique. En tirant profit des meilleurs coûts de main d’oeuvre partout dans le monde et de coûts de transport en baisse de 97% (cf. l’article pré-cité), ces entreprises vont devenir hégémoniques dans leur secteur. C’est la période de synergie décrite par C. Perez. Le container, en shuntant tous les intermédiaires entre l’usine et le magasin, va bouleverser non seulement la chaîne logistique, mais aussi l’ensemble de la chaîne de valeur du commerce. Même les villes seront transformées par la disparition des activités portuaires traditionnelles.
Très peu d’entreprises de logistique et de transport ont profité de cette disruption. Au contraire le transport est devenu une commodité, une marchandise accessible à tous, prévisible et programmable. La vraie valeur s’est déplacée vers ceux qui ont su tirer parti des nouvelles opportunités que ces technologies permettaient : détacher les lieux de fabrication des lieux de conception et de décision, mettre en concurrence les fournisseurs du monde entier, optimiser sans relâche les circuits d’approvisionnement et de distribution,…bref, le monde de la grande distribution globalisée que nous connaissons aujourd’hui (cf. article précité ou mon bouquin). Cette phase de développement profite au final surtout aux consommateurs, qui voient les prix drastiquement réduits par l’anéantissement des rentes pré-existantes des acteurs en place.
Et Mistral dans tout ça ?
Nicolas Colin salue le récent investissement d’ASML, un concurrent européen de Nvidia, dans la start-up française. ASML conçoit et fabrique des machines “lithographiques” de très haute technologie, qui permettent de pousser la fabrication de composants électroniques aux frontières de la physique. Dans ce contexte, toute amélioration des procédés de fabrication et de conception des produits d’ASML aura un impact direct en termes de compétitivité et qualité. Cette amélioration passe justement par l’usage radical de l’IA dans l’optimisation des process et la conception des composants. Ce qui rend l’investissement dans Mistral et la prise de position d’ASML (membre du board, premier actionnaire), tout à fait stratégique. Pour à peine 5% de son chiffre d’affaires annuel,
le géant néerlandais s’assure l’accès aux dernières technologies, sécurise ses approvisionnements et ses données tout en bénéficiant de gains de productivité et de qualité qui constitueront un véritable fossé avec ses concurrents.
Intégrer Mistral dans la chaîne de production offre (enfin) un débouché pertinent et rentable aux technologies d’IA génératives. C’est (enfin) un exemple pertinent d’ AI powered value chain, une nouvelle chaîne de valeur rendue possible par l’exploitation radicale de l’IA. À l’instar d’IKEA, Uber ou Waze qui ont profité de l’usage radical de nouvelles technologies pour disrupter leur secteur.
L’histoire ne se répète pas toujours. La “start-up en train d’inventer quelque chose de complètement nouveau dans son garage” que craignait tant Bill Gates en 1998 ne sera peut-être pas celle qui enclenchera le prochain cycle d’innovations avec l’IA. Le terrain est balisé. Des millions d’yeux l’observent déjà. Les vainqueurs de la phase précédente sont plus puissants que jamais. La compétition n’est plus ici. Elle se situe sans doute déjà sur le champ de l’implémentation de l’IA notamment dans l’industrie comme c’est le cas en Chine. Alors que les occidentaux se concentrent sur l’impact (hypothétique) de l’IA dans les services, d’autres avancent concrètement sur son usage concret au sein des usines, moyens de transport et infrastructures. Ils ne cherchent pas à vendre à tout prix une chimère d’intelligence générale synthétique. Ils construisent des robots plutôt que des chatbots.
Qu’en pensez-vous ?
🤓 Et aussi
Des ressources en lien avec le sujet de la semaine
Les deux articles qui ont inspiré ce billet :
AI Will Not Make You Rich - Par Jerry Neumann
Late-Cycle Investment Theory - Nicolas Colin dans son excellent newsletter Drift Signal.
Sur les deals des géants de l’IA :
Oracle, OpenAI Sign $300 Billion Cloud Deal - WSJ
ASML becomes Mistral AI’s top shareholder after leading latest funding round, sources say- Reuters
J’apprends beaucoup également sur les nouveaux modèles économiques de l’IA en lisant le blog et la newsletter de Louis-David Benyayer - Datanomics and Strategy
🧐 On a aimé
Nos trouvailles de la semaine, en vrac et sans détour
Envie de découvrir les nouvelles tendances de vidéos entièrement générées par des AI ? MidJourney a désormais une fonction “explore” - MidJourney Explore
L’impact des écrans, épisode 267 : pourquoi les jeunes Américains ne vont plus en soirée - The Death of Partying in the U.S.A.—and Why It Matters
L’impact du dérèglement climatique, épisode 678 : comment les porte-containers relient désormais la Chine à l’Europe en passant par l’Arctique. En 18 jours au lieu de 50 par le canal de Suez - Chinese Panamax Containership Crosses Arctic in Just Six Days on Emerging Europe-Asia Shortcut
GM a développé une solution qui détecte si les conducteurs sont trop vieux pour conduire - y compris en écoutant s’ils se font klaxonner ! - Too old to drive? New tech could decide your "driver retirement score"
Qui a dit que les éoliennes ne se recyclaient pas ? Après les tiny houses dans des containers, voici les habitations dans des pales d’éoliennes. Rassurez-vous elles ne tournent plus - Tiny House Nestle
Que se passerait-il si… un tsunami frappait les côtes Atlantique, des débris spatiaux obscurcissaient la lumière ou l’eau n’était plus potable ? Axa Climate a interrogé 10 prospectivistes pour imaginer 10 scénarios du futur pas si fous que ça - Axa foresight report (pdf)
💬 La phrase
“Te raconter, enfin, qu'il faut aimer la vie
L'aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui
Les rires des enfants
Et les Mistral Gagnants”. Renaud, Mistral Gagnant (1985)
Si vous vous demandiez ce qu’était ce “Mistral” de la chanson (source : Palais des Bonbons)
C’est terminé pour aujourd’hui !
À la semaine prochaine, n’hésitez pas à réagir.
Si vous avez apprécié cette lettre, laissez-nous un 💙 pour nous encourager. Vous pouvez également acheter mon livre pour soutenir mon travail (et l’édition indépendante française).
Stéphane
Je suis Stéphane Schultz, de 15marches. Le jour je suis consultant, je prends des trains à travers les plaines. La nuit je lis et j’écris cette lettre.




Aussi lecteur des newsletter de N. Colin et de LD Benayer. C'est rigolo cette convergence. Tu devrais regarder le podcast Sismique de Julien Duvaureix si ce n'est pas déjà fait.
J’aime beaucoup « des robots pas des chatbots ». Cela me fait penser à ce proverbe : « Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. ». Serions nous en train de passer à côté de ce que va vraisemblablement apporter l’IA.