Quand Bernie Sanders rencontre Jean-Pierre Fanguin : une fable du XXIème siècle

Des investisseurs amateurs font trembler la finance dérégulée. Aucun secteur n'échappe à la puissance de la foule augmentée par les technologies. Pour le meilleur et pour le pire. Newsletter #138

15marches est une agence de conseil en innovation. Explorez nos missions et références ici : 15marches.

Si vous découvrez cette lettre aujourd'hui. Abonnez-vous pour ne pas manquer les prochaines. 

Vous pouvez aussi la partager par mail pour aider d’autres personnes à la découvrir.

💌 Vous et moi

Au menu cette semaine : une fable moderne qui mêle spéculation, réseaux sociaux et gros paquet de dollars. Un Loup de Wall Street 3.0. à la sauce Reddit.

Si cela ne vous intéresse pas sautez à la dernière rubrique pour découvrir de fabuleuses cartes et data-visualisations.

🎯 Cette semaine

J’ai beaucoup hésité à maintenir ce titre car je me suis aperçu que beaucoup de gens qui connaissaient JP Fanguin ne connaissaient pas bien Bernie Sanders, et vice versa. Ce qui montre au moins l’éclectisme de mes références culturelles ☺️.

Jean-Pierre Fanguin est le type en costume trop serré à qui l’on doit les expressions cultes : “salut à toi jeune entrepreneur” et “la question elle est vite répondue. Ça y est vous le remettez ? Ce qui nous intéresse ici est que JP fait en réalité la promotion de Melius, une appli qui permet de passer des ordres en bourse depuis un simple smartphone. Opportunité de “faire de l’argent avec son téléphone” pour certains, piège à gogos pour d’autres. Ce type d’appli se retrouve au coeur de l’affaire dont nous allons parler cette semaine.

Bernie Sanders est une homme politique américain qui avait soutenu le mouvement Occupy Wall Street dont l’objet était entre autres de protester contre les excès de la finance dérégulée.

Quel rapport entre ces deux personnages a priori aux antipodes l’un de l’autre ? L’affaire Gamestop.

Un évènement qui résume l’ambiguïté dans laquelle nous vivons depuis qu’internet a pris une part prépondérante dans l’économie :

· les technologies permettent d’ouvrir l’accès à des activités jusqu’alors réservées à un petit nombre d’acteurs

· elles permettent aussi de fédérer des actions coordonnées sans passer par les médias traditionnels et by-passer ainsi les garants du statu quo

· jusqu’au moment où ces mouvements font craquer le système en place, pour le meilleur (Printemps Arabe, Podemos…) ou le pire (Capitole, Rohingyas…)

· comme pour les défenseurs des armes à feu, ces technologies peuvent incarner tout à la fois le Mal dans les mains des bad guys ou le Bien dans celles des good guys.

Illustration cette semaine avec une histoire vraie.

Vous connaissez peut-être Micromania, un magasin de jeux vidéo où me traîne mon fils de 10 ans quand je cède à ses suppliques. Micromania ne va pas très fort : vendre des cartouches de jeux vidéo en boutique n’a plus la cote à l’ère du téléchargement et autre streaming généralisés. Ajoutez à cela la pandémie, et vous aurez le cocktail fatal pour GameStop, la maison-mère de Micromania. Son action chutait dangereusement jusqu’au deuxième semestre 2020 et l’annonce de meilleures nouvelles. C’est le moment que choisit un fonds alternatif, Citron Research, pour spéculer sur une nouvelle baisse du titre de GameStop. Ces fonds ont la mauvaise réputation de profiter de la faible réglementation de leur activité pour jouer à la baisse des titres, c’est à dire parier sur des mouvements financiers à terme sans avoir à avancer les fonds. Ils n’hésitent pas à utiliser les medias -sociaux notamment - pour annoncer leurs paris et espérer ainsi accélérer la tendance en créant un mouvement de panique chez les autres investisseurs.

Quand ils arrivent à leur fin, ils encaissent la différence entre le prix de revente de l’action et le prix d’achat sans avoir eu besoin de sortir la totalité de ce prix d’achat. Le “levier” (gain sur le capital investi) est considérable. En cas de perte il l’est aussi. Le problème est que cette spéculation à la baisse avec effet auto-réalisateur laisse les entreprises qui en sont la cible sur le carreau. Leur titre ne valant presque plus rien, elles sont contraintes de vendre ou cesser leur activité. Bel exemple de finance dérégulée dénoncée par Bernie Sanders (j’espère que vous suivez).

C’est là qu’intervient l’autre protagoniste. Le Jean-Pierre Fanguin US s’appelle Robinhood, une appli créée par des entrepreneurs de la Silicon Valley pour “laisser les gens faire du trading”. Se présentant elle-même comme “l’anti Wall Street”, sa proposition de valeur est simple : au lieu de prendre 10$ de commission fixe comme ses concurrents, elle prend…0$ de commission. N’allez pas croire que cette appli était animée de meilleures intentions que les hedges funds spéculatifs. Au contraire, rien n’empêche les 2,7 millions d’amateurs de prendre eux aussi des options à terme en spéculant à la hausse ou à la baisse d’un titre sans débourser la totalité de la somme. Rassurez-vous ce type de pratiques est interdite en France (désolé JP).

Ces boursicoteurs amateurs se réunissent sur une sorte de forum d’échanges de bons tuyaux hébergé sur Reddit, le bien nommé WallStreetBets. À un moment, ce groupe qui n’était pas connu pour ses positions radicales a décidé d’appeler au sauvetage de l’action Gamestop contre les fonds qui jouaient sa baisse. Le mouvement s’est développé d’abord tranquillement, faisant monter le cours de l’action. Jusqu’au moment où l’une des personnalités les plus influentes du web s’en est melée.

Gamestonk est un jeu de mot entre Gamestop et “stonk” qui signifie en argot boursier “action”. Elon Musk, dont l’entreprise Tesla a longtemps subi l’action des short sellers, les fonds spéculatifs qui jouaient l’action à la baisse, n’a pas raté l’occasion de les crucifier. Le tweet renvoie simplement vers le forum reddit, encourageant ainsi ses millions de fans à participer à la curée.

Car il s’agit bien d’une curée. L’action est montée un temps jusqu’à 500$. Le principal fonds spéculatif qui pensait l’acheter à 20$ a du trouver en catastrophe 2,75 milliards de $ pour solder sa position. Boum. L’arroseur arrosé. La foule intelligente contre les méchants Loups de Wall Street. Bernie contre JP.

Sauf que l’histoire n’est pas terminée…Comme dans les Tuniques Bleues, la cavalerie a fini par arriver. En retard, mais elle est arrivée quand même, essayant de réparer ce qui pouvait l’être et surtout d’arrêter l’hémorragie. Il faut dire que les millions de boursicoteurs s’intéressaient déjà à d’autres cibles comme AMC et Blackberry. Les autorités boursières ont commencé à vérifier que l’activité de WallStreetBets ne s’apparentait pas à de la manipulation des cours. Surtout, les organismes financiers qui cautionnent financièrement les mécanismes de vente et achat à découvert ont demandé des comptes à Robinhood. La startup n’avait en effet pas les reins assez solides pour supporter une telle activité. Ses actionnaires ont du réinjecter en panique un milliard de dollars de fonds propres. Ambiance…L’appli a du se résoudre à fermer la possibilité pour ses utilisateurs d’acheter de nouvelles actions afin d’éviter une catastrophe financière, provoquant une colère à la mesure de la frénésie. Les apprentis sorciers ne contrôlent plus leur créature…

“Mieux vaut demander pardon que la permission” : comme pour Facebook avec les élections, Uber avec les taxis ou maintenant Robinhood avec la bourse, les plateformes numériques tirent leur force de l’absence de régulation, jusqu’au moment où la situation leur échappe et elles en sont réduites à attendre le salut de la régulation 🤷🏻‍♂️.

Fin provisoire du feuilleton. J’espère qu’avec l’argent Gamestop va refaire la déco du Micromania de mon fils.

🧐 Et aussi

Pour aller plus loin, nous vous proposons une série d’articles et d’entretiens.

Si vous ne connaissez pas Zeynep Tüfekçi, vous passez à côté d’une des plus fines analystes de l’impact d’internet sur les mouvements sociaux, du Printemps Arabe à la pandémie actuelle. Son interview par Antonio Garcia Martinez est passionnante. A Journalist of the Plague Year. The Twitter and tear gas-filled world of Zeynep Tüfekçi.

Le résumé de l’affaire Game Stop (point de vue US). GameStop share price hits a new record high after Elon Musk tweets about it

Le résumé de l’affaire GameStop (point de vue français). Affaire Gamestop : les fonds spéculatifs pris à leur propre jeu par les boursicoteurs américains

L’histoire de Robinhood la mal nommée, des bancs de la Silicon Valley aux marches de Wall Street. The Silicon Valley Start-Up That Caused Wall Street Chaos

Pour les fans de technique boursière, les explications d’un spécialiste. GameStop Stock Game Got Stomped

Et enfin un très bon livre sur la finance, pour comprendre à quoi elle sert au-delà des clichés et des affaires. Le commerce des promesses, petit traité de finance moderne

🤩 On a aimé

Vous aimez les cartes et la gastronomie ? Ce site présente des cartes réalisées avec des spécialités de chaque pays. Arcimboldo sauce pesto. Food Maps

Si vous préférez l’artisanat, cette artiste réalise des paysages de bocages agricoles en broderie. Victoria Rose Richards

Comment représenter une année 2020 passée majoritairement “dans la boîte”, pandémie oblige ? Et bien, avec des legos. Une belle leçon de data-visualisation. Life inside the box

Impossible d’évoquer les bilans annuels et la data visualisation sans parler du formidable “votre vie exprimée en semaines” de Waitbutwhy. De quoi changer à jamais la manière dont vous verrez le temps passer…Your Like in Weeks.

Moins philosophique mais drôlement pratique : 200 manuels de conception d’infrastructures cyclables sur un seul site, ça vous dit ? Près de 88 000 km d’infrastructures dédiées à la petite reine, documentées rien que pour vous. Bicycle Infrastructure Manuals.

Et enfin, si vous êtes chargé·e du développement durable dans votre boîte, sachez que niveau rapport annuel, Microsoft a mis la barre très très haut en publiant le sien sur… Minecraft. Microsoft turned its sustainability report into a Minecraft map

On s’était promis de conclure cette édition par un article sur les jeux vidéos. C’est donc fait !

C’est fini pour cette semaine. Avant de partir, n'oubliez pas de mettre un petit 💙 si vous avez aimé cette édition. Vous pouvez aussi partager cette lettre pour la faire découvrir. Merci !

À la semaine prochaine.

Stéphane