Rien ne va plus : fin du jeu pour les plateformes ?

Les plateformes ont usé et abusé du design d’influence pour augmenter l'engagement de leurs "partenaires". Avec l'après-COVID et la réglementation, gare au retour de bâton #148

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💌 Vous et moi

Ah mais quelle semaine les amis 😍.

Je pensais bien que l’annonce de notre association avec Noémie vous ferait plaisir, mais là…Merci encore infiniment pour vos messages, vos partages et votre participation à notre webinar de présentation. Toutes ces ondes positives et cette bienveillance nous font un bien énorme. Merci, merci, merci.

(si vous avez raté cet épisode, c’est ici : Grande nouvelle !).


Comme promis retour à la normale aujourd’hui avec un sujet qui nous occupe depuis longtemps : les plateformes numériques. Après l’hypercroissance, voici le temps de l’hyperpuissance, et les nouveaux problèmes qui vont avec.

Nous parlerons également des ombres et lumières du vélo en France, de la sortie de pandémie et de la font(e) des glaces.

Bref : le chaud et le froid, comme la météo !

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🎯 Cette semaine

Et non, Uber n’est pas mort. La bulle n’a pas explosé. Bien au contraire. Entrée en bourse avec une valorisation de 70 milliards, l’entreprise en vaut actuellement 110 après avoir chuté lourdement avec la pandémie. Les concurrents ont presque disparu. L’horizon est dégagé. Les perspectives liées à la livraison de repas sont immenses.

Mais est-ce encore la même activité ?

En 2018, Lyft et Uber étaient en pleine croissance aux États-Unis. Les medias parlaient des taxis autonomes comme si ils étaient au coin de la rue. Les chauffeurs “indépendants” étaient sommés de choisir entre travailler plus ou être remplacés par des robots. Avec la concurrence et la révision de leurs conditions contractuelles, leurs revenus avaient diminué de moitié en 5 ans.

Un très bel article du Guardian (dont je recommande vraiment les Long Reads du week-end) relatait la manière dont une chauffeur de Lyft était devenue accro aux innombrables incentives et autres nudges imaginés par les designers de l’application pour la faire travailler plus et mieux.

High score, low pay : why the gig economy loves gamification

Le parallèle avec les jeux est frappant : “la gamification est l’usage des éléments du jeu - score, niveaux, compétition entre pairs, mesure évidente des progrès et réalisation, notations et règles - dans un contexte extérieur au jeu”. Mario Kart est votre nouveau job. Animal Crossing votre bureau. L’auteur de l’article relate son rapport à l’appli qui était devenu une véritable addiction, sans lien avec les revenus et au détriment de sa santé.

Photo @captainunibrow sur Unsplash

Bien entendu, le simple fait que la relation de travail soit réduite à une interface sur écran facilitait grandement les choses. En l’absence de protection sociale, les chauffeurs recevaient moultes consignes et notifications qu’ils étaient incités à ne pas laisser sans réaction. Ces derniers ont compris progressivement comment jouer avec le système eux aussi. De nombreux forums se sont développés pour “battre l’algorithme”. Programmée pour adapter en permanence les tarifs au rapport offre/demande, la technologie peut être “trompée” en cas d’action concertée des utilisateurs : les chauffeurs éteignent tous en même temps l’application, ce qui crée artificiellement un manque d’offre et fait augmenter les tarifs. En se garant près de lieux à forte demande (théâtres, aéroports,…c’était avant le COVID souvenez-vous), ils s’assurent une augmentation substantielle des courses dès qu’ils réouvrent l’application, le temps que l’algorithme se remette à jour.

DoorDash Drivers Game Algorithm to Increase Pay

Mais, nous dit l’auteur de l’article du Guardian, ce que font ces chauffeurs n’arrache pas la racine du problème : être “managé par les algorithmes”. Au contraire, ils jouent au même jeu, sans compter que c’est le client voyageur qui est pénalisé par la hausse du tarif.

3 ans après, qu’est-ce qui a changé ?

En Californie, les citoyens ont voté contre le passage au statut de salarié des chauffeurs. Mais au Royaume-Uni, grande première, les 70 000 chauffeurs sont désormais considérés par Uber comme travailleurs (workers), un statut un peu différent de celui de salarié mais qui prévoit rémunération minimum et congés payés. Uber reconnaît à ses chauffeurs britanniques un statut de travailleur salarié

Rappelons qu’en France, malgré la requalification d’un des leurs, les chauffeurs Uber ne sont toujours pas considérés comme salariés. La Cour de Cassation confirme que le lien unissant un chauffeur et Uber est bien un contrat de travail.

Les chauffeurs ont obtenu partout globalement plus de droits, notamment de choisir les courses et fixer les prix. L’entreprise a bien tenté d’empêcher ces tactiques en masquant les destinations et les prix, mais avec un succès relatif. Uber may stop letting drivers see destinations and name prices

Et si, au final, c’était le marché qui remettait au moins provisoirement l’église au milieu du village ? Avec la reprise du trafic, ce sont les conducteurs désormais qui sont recherchés à grand coup de bonus et d’incitations financières. Uber is spending $250M to coax drivers to come back

En attendant un retour à la situation précédente ? Rien n’est moins sûr.

En bloquant certains paramètres du “jeu”, le législateur en a considérablement réduit les possibilités de levier pour la plateforme. Il va falloir inventer autre chose pour donner envie aux chauffeurs de travailler.

Les plateformes n’ont jamais été aussi puissantes, mais leur principale matière première - les chauffeurs, livreurs et autres indépendants - risquent de ne plus jouer le jeu.

À suivre…

🧐 Et aussi

Pour aller plus loin.

Quelques chiffres sur Uber : alors que l’activité VTC repart aux USA, l’activité de livraison Uber Eats a carrément explosé avec la pandémie. Elle représente désormais 52 milliards de dollars, en hausse de 150% depuis 2020. Burger mobility.

Rapport SEC-Uber

Comprendre les modèles économiques et de développement des applications comme Uber ou Deliveroo, par votre serviteur :

Qu’est-ce qu’un modèle économique scalable ?

Hypercroissance tu perds ton sang-froid

(je décline évidemment toute responsabilité si vous avez un air de rock français des années 80 dans la tête toute la journée).

Les habitués du blog ont certainement déjà lu notre article sur le design d’influence des solutions numériques. Lire : Lettre à ma fille de 15 ans

Les travaux passionnants de la chercheuse Natasha Von Schüll sur le design de l’addiction dans les casinos de Las Vegas. Rien ne va plus. Addiction by design

L’incroyable histoire de faux restaurants sur le web derrière laquelle se cache l’incorrigible fondateur d’Uber (encore lui). The Mysterious Case of the F*cking Good Pizza

🤩 On a aimé

Les chiffres de ventes de vélo en France sont excellents pour 2020. Rappelons s’il en est besoin que ces ventes représentent 5 fois le nombre de voitures électriques vendues dans le même laps de temps. Et il se vend à peu près autant de trottinettes électriques que de vélos. Et si on prenait ces engins au sérieux ? Une année hors norme pour le vélo.

Et pourtant, malgré ces excellents chiffres, les distances parcourues à vélo restent extrêmement faibles. À peine 0,6% du total des distances totales parcourues en France selon cette étude. La pratique du vélo en ville apporte énormément de bienfaits, mais c’est l’arbre qui cache la forêt des déplacements plus longs qui sont encore ultra-majoritairement effectués en voiture. Or, dans l’équation énergétique et climatique, chaque kilomètre parcouru compte, et le vélo ne compte pratiquement pas. Tout reste à inventer. « Il faudrait remplacer des trajets longs en voiture par des trajets courts à vélo »

Parlons graphisme. Cette police de caractère fond avec la glace de l’Arctique. Les Français seront les seuls à voir le jeu de mot entre font et fonte (à moins que je ne sois le seul à l’avoir vu). À vous de choisir l’année entre 1979 et 2050. Dans ce dernier cas chaussez vos lunettes parce que ça aura bien fondu… Climate crisis font

Arctique toujours. Pour celles et ceux qui ont lu notre histoire de porte container GCUM dans le Canal de Suez, nous évoquions comme alternative le Passage Nord par l’océan Arctique libéré des glaces. Cette infographie interactive nous montre l’évolution impressionnantes des glaces au Pôle Nord depuis plusieurs décennies : étendue, profondeur, âge. Manifestement on va pouvoir bientôt y passer en pédalo 😱. When Will Arctiv See Its First Ice Free Summer.

Enfin un article à contre-courant comme on les aime et qui fait réfléchir : et si certains ne souhaitaient pas un retour à la normale de la vie sociale après la pandémie ? Introspection des introvertis. Meet the introverts who are dreading a return to normal

C’est fini pour cette semaine.

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À la semaine prochaine.

Stéphane